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Réf : ADCO L 422 / 3
Date : 18/06/1793
Commentaire : Anne-Bénigne, épouse de Jean-Baptiste-Lazare-Pierre ESPIARD de MACON, émigré, menacée d'emprisonnement comme femme d'émigré, écrit aux administrateurs du département pour obtenir un "permis de séjour" chez son neveu Mr de Montcrif à Bard-le-Régulier (7 km au sud de Mâcon).
Lettre d'Anne-Bénigne-Augustine ESPIARD de MACON aux administrateurs de la Côte d'Or en vue d'obtenir un "permis de séjour"
Auteur : Anne-Bénigne-Augustine ESPIARD de MACON (vraisemblablement rédigé par un tiers)
 

Aux citoyens administrateurs du département de la Côte d'Or

Expose Anne Bénigne Augustine Espiard, épouse de Jean-Baptiste-Lazare-Pierre Espiard, domiciliée dans la commune de St Martin de la Mer, canton de Liernais, district d'Arnay-sur-Arroux.

Que votre amour pour la patrie, en vous portant à prendre, le deux mai dernier, un arrêté contre les ennemis internes, remplit le voeu de tous les vrais citoyens, mais aussi en alarma quelques uns, tels que l'exposante qui en professe les plus sincères sentiments.

L'article 1er de votre arrêté porte que les pères, mères, femmes et enfants d'émigrés seront mis en arrestation par les conseils généraux des communes. Par un coup du sort, aussi malheureux pour l'exposante qu'il lui est involontaire, elle se trouve avec trois jeunes enfants comprise dans les personnes désignées par cet article de votre arrêté. Son mari, assurément connu dans son pays pour ses bons sentiments, pour sa conduite irréprochable, a eu le malheur de céder à un moment de terreur, a eu la faible complaisance de suivre l'exemple de quelques hommes de la caste où il était né, bref son mari, craignant pour sa vie, a eu le malheur d'émigrer. Mais puisque les lois le ravissent pour toujours à sa famille, laissons-le pour ne nous occuper que des malheurs de cette dernière.

Vos vues, citoyens administrateurs, en cherchant à vous assurer des ennemis de la Patrie, n'ont pu tendre à vouloir aggraver les peines physiques et morales de quatre malheureux individus. Le sexe de l'exposante, de deux de ses enfants et la jeunesse du troisième inspirent tous autres sentiments que la crainte et la défiance. Leur infortune doit leur acquérir tout à la fois votre sollicitude et votre commisération. Qu'y a-t-il en effet de plus cruel que le sort actuel de l'exposante et de ses deux enfants ?

Depuis environ deux ans que son mari est absent, (osera-t-elle l'avouer ?), elle manque de tout. Les districts de Semur et d'Arnay, notamment le premier, n'ont pas eu connaissance de la fatale émigration qui fait aujourd'hui son tourment, qu'ils ont fait saisir, mettre en séquestre, même vendre en partie, les biens de toute nature qui composaient sa communauté avec son mari. Elle a fait les démarches requises pour obtenir le relâchement de la propriété des biens, ou tout au moins des revenus et des meubles, mais l'on n'a pas encore prononcé sur ses demandes. Et sans de ons parents, elle et ses enfants seraient (ah ! faut-il en convenir pour exciter votre justice) oui, sans de bons parents ils seraient dans l'indigence la plus affreuse, puisque depuis la saisie des biens-fonds et vente d'une partie des meubles qui leur appartenaient dans les communes de la Cour d'Arcenay et St Martin de la Mer, qui étaient leurs seules propriétés, ils ont demeuré tantôt chez une bonne mère (laquelle n'ayant qu'un usufruit payé par la fille et qui est affecté sur les biens séquestrés, et dont elle n'a pas touché la moindre chose depuis ce moment, se trouve dans la cruelle impossibilité de continuer à venir au secours de ses enfants, en ayant besoin elle-même), tantôt chez un neveu, enfin chez des amis. Ils se trouvent sans asile et sous un tel dénuement de fortune qu'en cas de détention, ils ne pourraient subsister, les affaires des parents qui sont jusqu'ici venus à leur secours ne leur permettant pas de leur faire les avances qui leur seraient nécessaires.

Sentez-vous, citoyens administrateurs, la dureté de la situation actuelle de l'exposante et de sa famille, ainsi que le prix de l'aveu qu'elle en a fait ? Oui sans doute, aussi croit-elle trouver dans la bonté de vos âmes les vrais moyens dont elle a besoin pour étayer la demande qu'elle va vous faire.

Vous ne pouvez sans compromettre la justice et l'intégrité qui éclatent dans toutes vos actions, les sentiments d'humanité et de civisme qui les dictent et les précèdent, faire un crime à une épouse et à des enfants de l'émigration d'un mari, d'un père ; malgré la délicatesse qui règne dans nos sentiments, dans nos moeurs et dans nos usages domestiques, lequel, du mari ou de l'épouse, cède aux volontés de l'autre ? Nous le savons tous, et faut-il en convenir, les conseils d'une épouse ne sont pas toujours suivis, et les enfants dont le plus âgé n'avait pas douze ans oseraient-ils s'opposer aux volontés d'un père, et parce que les représentations de l'épouse n'ont pas été écoutées, parce que de jeunes enfants n'auraient pas senti l'abîme de maux qui les menaçaient, ou n'auraient pas eu la force de remontrer à leur père les dangers qu'ils allaient courir, ils seraient coupables ? Non certainement, car il n'y a pas de doute que vous ne jugiez et prononciez le contraire : tout le promet à l'exposante et déjà elle sent adoucir l'amertume de sa position par l'espérance où elle est, que prenant en considération l'arrêté du district d'Arnay, en marge de la présente, le manque absolu de revenu où se trouve l'exposante, qui l'oblige de prendre sa résidence chez le citoyen de Montcrif, son neveu propriétaire demeurant à Bard-le-Régulier, canton de Marcheseul, district d'Arnay.

Vous enjoignez, citoyens administrateurs au conseil général dudit Bard-le-Régulier (lequel même y consent si vous le permettez) de prendre sous sa surveillance l'exposante, Françoise-Xavière sa fille aînée, Victoire-Bénigne son autre fille et Alexandre Espiard son fils, pendant le temps qu'ils résideront chez le citoyen de Montcrif où ils entendent demeurer désormais si vous le permettez ainsi, lequel s'en rendra même caution si vous le désirez.

Cet acte de justice de votre part vous acquèrera les plus grands droits à la reconnaissance de quatre infortunés, dignes par leur sentiment et leur conduite d'être aussi heureux qu'ils le sont peu.

Fait ce 18 juin 1793, l'an second de la République

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