Retour à la page d'accueil
Plan du site
Aide - Mode d'emploi du site
Moteur de recherche
Les pages à ne pas manquer
Les nouveautés du site
Le trésor des archives du site
Site in English
Envoyer un courriel
Inventaire
Boite à outils
Grands thèmes
A propos du site
Réf : ADCO
Date : 1994
Commentaire : Recueil de textes choisis et présentés par Claude FARENC professeur chargé du Service éducatif
VIVRE ET MOURIR EN BOURGOGNE AUTREFOIS
Auteur : SERVICE EDUCATIF
DES ARCHIVES DE LA COTE-D'OR
 

TABLE DES MATIERES


-Avant-propos

-Introduction :
-1. Vivre et mourir dans une famille noble sous Louis XIV.
-Document 1 : extraits du Livre de Raison de la famille Moreau, de Pouilly-en-Auxois. 1669-1699 ( ADCO, 32 F 1860 et 1861 ).

-Première Partie: le poids du passé.

-2. La menace des grands fléaux
-Document 2a : réglement sur l'épidémie de peste à Dijon en 1597 ( Texte publié en 1864 par J. Garnier avec le Journal de Gabriel Breunot ).
-Document 2b : extraits de visites de feux montrant les ravages des gens de guerre dans la plaine de la Saône ( 1644. ADCO, C 4736 ).
-Document 2c : les famines, d'après le Journal de la famille Lemulier ( 1709 et 1719. ADCO, E 1175-4 ).

-3. La protection de la natalité .
-Document 3a : application à Dijon de la législation ancienne contre l'avortement et l'infanticide ( 1701. ADCO, B II 365 ).
-Document 3b : extraits de déclarations de grossesse ( 1711, 1715, 1729. ADCO, B II 365 ).

-4. L'Hôpital, oeuvre de charité et de piété.
-Document 4 : textes concernant l'Hôpital d'Alise-Sainte-Reine ( 2ème moitié du XVIIème siècle. ADCO, C 373 ), et celui de Semur-en-Auxois ( XVIIème siècle ADCO, C 376 ).

-5. La mort édifiante des Grands.
-Document 5 : extraits de comptes et de testaments de la famille Bouhier ( règne de Louis XV. ADCO, 32 F 1631 et 117 ).

-6. Les traditions de la médecine humorale.
-Document 6 : extraits des manuscrits du docteur en médecine Ganiare, de Beaune, et du chirurgien Leroux, de Dijon ( XVIIIème siècle. Bibliothèque Municipale de Dijon. Mss 433 à 435 et 440 ).

-Deuxième Partie : le temps des Lumières.

-7. L'intervention du pouvoir.
-Document 7 : textes illustrant les méthodes d'aide médicale mises en place par les Intendants ( règne de Louis XV. ADCO, C 364 ).

-8. L'organisation des professions de santé.
-Document 8a : textes réglementant l'exercice de la chirurgie à Dijon ( règne de Louis XV. ADCO, E 3381 ).
-Document 8b : textes réglementant la Communauté des apothicaires de Dijon ( entre 1740 et 1782. ADCO, E 3333 et 3354 ).
-Document 8c : extraits d'enquêtes sur la situation des sages-femmes sous Louis XVI ( ADCO, C 368 et L 542 ).

-9. La lutte contre les maladies.
-Document 9 : textes montrant les opinions et les méthodes des médecins ( entre 1770 et 1789. ADCO, C 363 et 369 à 371 ).

-10. Les débuts de la statistique démographique.
-Document 10a : données des premières enquêtes réalisées sous Louis XV ( ADCO, C 46 et 47 ).
-Document 10b : résultats des dénombrements systématiques opérés sous Louis XVI, textes, courbes des naissances et des décès, histogrammes des tranches d'âge ( ADCO, C 58 à 71, 73bis, et L 496 ).

-Troisième Partie: la situation au début de l'époque contemporaine.

-11. La continuité de l'action des pouvoirs publics.
-Document 11a : extraits de documents de l'époque révolutionnaire ( ADCO, L 497, 540 à 543, 1032 et 1037 ).
-Document 11b : extraits de la correspondance des premiers Préfets ( début du XIXème siècle. ADCO, M 7 c 1, M 7 f I 1 et M 7 i I 1 ).

-12. Vivre et mourir sous l'Empereur.
-Document 12a : le typhus à Dijon, d'après l'état-civil et les instructions officielles ( ADCO, M 7 m I 1 et 2 E 239 / 108 etc. ).
-Document 12b : mourir à Dijon en 1807, d'après le registre de l'état-civil ( ADCO, 2 E 239 / 128 ).
-Document 12c : naissances et décès dans deux communes rurales, Aignay-le-Duc et Champagne-sur-Vingeanne, de l'An V à 1825 ( ADCO, registres d'état-civil des séries 2 E 7 et 2 E 141 ).

-Eléments de Bibliographie.
Ouvrages généraux et histoire régionale.

-Table des illustrations et des hors-texte.

 

 

AVANT-PROPOS

La conception de ce Cahier du Service Educatif doit beaucoup au petit livre de Michel Vovelle, "Mourir autrefois", dont nous pastichons un peu le titre, et, davantage encore, à la grande étude de François Lebrun sur les hommes et la mort en Anjou, qui reste à nos yeux une somme exemplaire dont d'autres régions auraient besoin.
Notre seule ambition est ici de publier quelques documents sur des thèmes ayant un rapport direct avec un sujet bien vaste, ce qui nous amène donc à opérer des choix.
Tout d'abord, nous nous sommes surtout intéressés aux problèmes liés aux aspects biologiques de notre histoire régionale, c'est à dire à la santé, à la mort et à la reproduction de l'espèce humaine en Bourgogne. Cela dit, nous avons volontairement consacré peu de lignes au mariage, qui est surtout un rituel social et religieux, ainsi qu'à l'alimentation, dont l'étude nous entrainerait trop loin dans le domaine de l'histoire économique. En revanche, la nature de notre documentation nous incite à nous attarder sur les rapports entre les pouvoirs et la vie physique des populations, et à aborder par exemple les problèmes de l'organisation des services de santé ou ceux de la statistique démographique.
Nous sommes ici dans le domaine de la longue durée, et les changements sont fort lents : on ne vit pas beaucoup plus longtemps, et on n'est pas beaucoup plus à l'abri des accidents ou des maladies dans la première moitié du XIXe siècle qu'à la fin du Moyen Age. Puisqu'il faut néanmoins délimiter notre étude, nous avons considéré que le XVIIe siècle pouvait constituer un point de départ, avec la disparition de la peste et la fin de l'insécurité militaire et politique ; le XVIIIe siècle nous a paru être une période charnière, où la souffrance et la mort cessent d'être accueillies avec résignation au nom de la soumission à la volonté divine, et où les hommes croient en un progrès possible et souhaitable. Il est plus difficile de fixer un terme à l'étude, car ce progrès ne se traduit que par un recul bien lent de la mort, qui soumet toujours les enfants à une sélection naturelle impitoyable, et des maladies, car la tuberculose et le choléra vont prendre le relais de la variole et du typhus. La révolution médicale véritable n'est pas antérieure à la seconde moitié du XIXe siècle, mais nous prendrons pour terme l'époque de la Restauration, qui inaugure une longue période de paix et de croissance démographique.
L'auteur principal de ces lignes tient à remercier celles dont les conseils judicieux ont guidé ses recherches, Mademoiselle Marie-Hélène Degroise, Madame Christine Lamarre et Mademoiselle Françoise Vignier, ainsi que le Docteur Alain Mavel qui a bien voulu relire ce texte. Nous remercions également Madame Blondel, Conservateur du Musée de la vie bourguignonne, qui a bien voulu nous autoriser à publier le document qui figure sur la couverture.
Nous n'avons pas jugé nécessaire de reproduire une carte de la Bourgogne ancienne, car des cartes figurent dans les Cahiers n° 3 et n° 5. Rappelons simplement que la Province de Bourgogne qui est soumise à l'autorité du Gouverneur et, en partie, du Parlement de Dijon et des Etats, est divisée en Bailliages, mais qu'elle forme aussi une Généralité, soumise à l'autorité de l'Intendant de Dijon, cette Intendance étant divisée en Subdélégations. Bailliages et Subdélégations sont donc les circonscriptions de base citées dans les documents, mais ne coïncident pas ; cela gênera peu la compréhension de notre propos.

 

INTRODUCTION

1. VIVRE ET MOURIR DANS UNE FAMILLE NOBLE SOUS LOUIS XIV

DOCUMENT 1 : EXTRAITS DU LIVRE DE RAISON DE LA FAMILLE MOREAU (1669-1699. Archives Départementales de la Côte d'Or, 32 F 1860 et 1861).

Nous souhaitons commencer par présenter un document évoquant directement la vie de l'ensemble d'une famille bourguignonne. Les milieux pauvres ne nous fournissant qu'exceptionnellement des témoignages directs, nous citerons en exemple le Livre de Raison de la famille Moreau, famille de noblesse de robe apparentée aux plus célèbres lignées parlementaires du XVIIème siècle. L'auteur, qui ne se nomme jamais, semble avoir été le petit-fils d'un vicomte-mayeur de Dijon, mais il vit surtout à Pouilly-en-Auxois, où se déroulent les événements de sa vie familiale.

Ce Livre de Raison apparaît comme un cahier, où, à côté de notations pratiques, le chef de famille récapitule les principaux éléments de la vie familiale, naissances, décès, etc. Ces événements appellent rarement des commentaires laissant transparaître des réactions affectives de la part de l'auteur, et le ton général est la soumission résignée à la volonté de Dieu. Deux versions légèrement différentes sont conservées dans le fonds de Vogüe, où elles sont parvenues par voie d'héritage. Nous utiliserons chaque fois la plus complète, et, comme pour tous les documents publiés dans ce cahier, nous respecterons l'orthographe du temps, en nous contentant de complèter la ponctuation.

"Mon premier mariage. En l'année 1662, le 1er jour d'aoust, j'espouse damlle Marguerite Durand, fille de noble Estienne Durand, avocat en parlement, et de damlle Louise Morel, aagée de vingt et un an, dans l'église paroissiale de St Pierre, à une heure après minuit (sic) ; ce fust Monsieur Caloise, chanoine à la Ste Chapelle, qui nous épousa".

Nous ignorons l'âge de l'auteur à cette époque. Bien que la cérémonie ait lieu à l'église de Pouilly-en-Auxois, comme les autres événements qui suivront, on fait venir un prélat dijonnais pour la célèbrer, ce qui souligne la position sociale des conjoints.

"Ce jourd'huy, 18 aoust 1663, à dix heures du matin le samedy, Dieu nous a donné un fils, baptisé le même jour à St Pierre, et a été nommé Jacquot, du nom de son aïeul paternel qui l'a tenu sur les fonds, son aïeulle maternelle, damlle Louise Morel, a été sa marraine". Et une note précise que Jacquot Moreau "est marié à Beaune à Mlle Charlotte Soyard, le 29 feb. 1686, capitaine dans le régiment de (?)".

"Ce jourd'huy, mardy 25 aoust 1665, feste de St Louis, Dieu nous a donné une fille sur les dix heures du matin, baptisée à St Pierre. Elle a pour parrain M. Le Compasseur, receveur général des tailles, son oncle maternel, et pour marraine son aïeulle maternelle damlle Catherine Roserot qui lui a donné son nom".

"Ce jourd'huy, samedi dernier jour du mois de janvier 1666, à quatre heures du matin, Dieu a appellé à soi celle qu'il m'avoit donné pour épouse, mère des deux enfans cy-dessus. Elle est morte d'une fièvre pourprée et enterrée sous la porte près la grande porte à main gauche sous la tombe de Mons. Morel, son grand-père maternel".

Veuf avec deux enfants, l'auteur passe une grande partie de l'année 1668 à Rome, ce qui est le seul voyage mentionné dans le cahier, et perd encore sa fille Catherine en septembre 1672.

"Mon second mariage.
En l'année 1673, le lundi lendemain de Quasimodo,10ème jour d'avril, je fus en secondes noces marié dans l'église de St Pierre par Mr Gauthier, chanoine à la Ste Chapelle, à damslle Marie Rémond, aagée de 24 ans, fille de Joseph Rémond, escuyer (?), conseiller du Roy, auditeur en sa chambre des comptes, et de dame Marie Poirot.
Le 23e aoust 1673, nous nous sommes faits donation mutuelle et réciproque des meubles et acquests", devant un notaire royal de Dijon.

"Le lundy 16 d'avril 1674, à une heure du matin, Dieu nous a donné un fils, baptisé le même jour à St Pierre ; a eu pour parrain M. Rèmond, son aïeul maternel, qui lui a donné le nom de Joseph, et pour marraine dam. Catherine Roserot, son aïeulle paternelle".

Ce deuxième fils mourra jeune, et cette mort suscitera plus de commentaires que celle de la première épouse :

"Ce dimanche 2e novembre ( 1681 ), à 4 heures du soir, Dieu a appelé à soi Joseph Moreau... agé de 7 ans 7 mois, de quelques jours de maladie. C'estoit un enfant bien fait de corps, beau de visage, et qui avoit l'esprit bien agréable. Dieu l'aye en son paradis. Il est enterré à St Pierre de Pouilly-en-Auxois où il est mort".

Les naissances se succèdent dans la famille : une fille, Marguerite, en août 1675, une autre fille, Marie, en mars 1677, un autre fils, François, né en octobre 1678, et mort six semaines plus tard au Val-de-Vergy. Chaque baptême suit de très près la naissance, l'enfant porte le nom de son parrain ou de sa marraine, qui sont presque toujours de proches parents. L'auteur ressent vivement la mort de son père :

"Ce jourd'huy, dimanche 10 septembre 1679 à huit heures du matin, Dieu a appelé à soi mon père, dans le huictième jour d'une suspension d'urine ; il est mort de la mort d'un juste comme un bon chrétien, tel qu'il avoit vécu, avec une très grande dévotion et confiance en la Ste Vierge, avec une grande tendresse pour ses enfants...
Il étoit aagé de soixante et cinq ans, il est enterré devant l'autel de la Ste Vierge à St Pierre, sa paroisse à laquelle il étoit fort attaché et fort assidu".

Viennent ensuite en août 1680 la naissance d'une autre fille, Claude-Marie, la mort déja mentionnée de Joseph en 1681, la naisance en juillet 1682 d'une autre fille, Catherine.

"Ce jour d'huy, 27e janvier 1685, jour de samedy, ma mère est décèdée entre trois et quatre heures de l'après midy, ayant été alitée pendant plus deux mois, après avoir reçu le précieux corps de notre seigneur J. C. le matin même pour viatique. Le lendemain dimanche, a esté enterrée sous la tombe de mon père, et est morte après une paralysie de deux ans, aagée de soixante et huit à neuf ans".

Viennent encore des naissances : en mars 1685, une fille, Claude-Catherine, qui meurt de la rubéole à vingt mois en nourrice, un fils, Claude, qui meurt une semaine plus tard, en février 1688, et en mai 1692, un dernier fils, Philibert-Marie, qui meurt près d'un an plus tard d'une fièvre éruptive, rubéole ou rougeole. Les accouchements deviennent plus difficiles : en 1688 Marie Rémond accouche "avec beaucoup de sang" et le dernier fils naît "grâce à Dieu".
L'auteur perd en 1688 son beau-père, et a surtout la douleur de perdre son fils aîné, tué à la guerre :

"Le lundy 9e aoust 1692, mon fils, le chevalier de l'ordre de St Lazare, capne dans le régiment royal des vaisseaux, est mort à Mons, le 8e jour de sa blessure subie au combat de Steinkerque, donné le 3e du mesme mois, et est enterré aux Ursulines (?) du d. Mons dans la chapelle de Bourgogne".

Le texte s'arrête là, mais il est complété par l'écriture plus grosse et plus maladroite de Marie Rémond qui signale :

"Monsieur Moreau, mon cher mary, mourut le lundy 29me avril 1699 à troix heures après midy ; il a esté enterrés en l'esglise S. Pierre en la sépulture de ses père et mère".

Si l'on récapitule, l'auteur a eu d'un premier mariage deux enfants en 4 ans, dont un fils survivant tué à 29 ans, et d'un second mariage 9 enfants en 26 ans, dont 4 filles étaient encore vivantes à sa mort. Si l' on en croit le texte de Marie Rémond, la descendance était assurée par la seconde fille, Marie, mariée en 1714, mère d'une fille un an plus tard, mais veuve de M. de Mantes dès 1716. Malgré la fréquence des naissances, le renouvellement des générations dans ce milieu socialement favorisé est en fait à peine assuré.

 


PREMIERE PARTIE : LE POIDS DU PASSE

Le domaine que nous étudions se caractérise par la lenteur des évolutions. Par bien des aspects, l'époque des temps modernes prolonge le Moyen Age finissant, et les mutations importantes n'apparaîtront guère avant le règne de Louis XV. Avec son talent habituel, Gaston Roupnel a ainsi souligné l'ampleur des désastres qui frappent la Bourgogne du Nord-Est au XVIIe siècle, et qui paraissent souvent faire renaître les pires horreurs du XIVe .

2. LA MENACE DES GRANDS FLEAUX

DOCUMENT 2a : REGLEMENT SUR L'EPIDEMIE DE PESTE A DIJON EN 1597 (texte publié en 1864 par Joseph Garnier avec le Journal de Gabriel Breunot, conseiller au Parlement de Dijon. Analecta Divionensia, tome III).

"De la peste, de la guerre et de la famine, délivre-nous, Seigneur" ; les litanies ont souligné l'horreur des grandes calamités, qui sont souvent directement liées entre elles. La pire de toutes reste longtemps la peste, dont le nom même, par un glissement sémantique que l'on retrouvera au XIXe siècle pour le choléra, est synonyme de fléau . La maladie, qui existait dès l'Antiquité, est apparue en Occident au VIe siècle, et fait surtout irruption lors de la crise politique et économique du XIVe, avec la fameuse Peste Noire, qui cause un désastre démographique pire que ceux de nos guerres mondiales. La peste reste ensuite à l'état endémique, et réapparaît pendant les crises, mais la forme bubonique, illustrée par les témoignages de la dévotion populaire à St Roch, semble supplantée par la forme pulmonaire, qui se transmet par l'air de la respiration, et est donc encore plus contagieuse .
En Bourgogne, la peste réapparaît en particulier pendant les troubles des guerres de religion, qui provoquent de fréquents déplacements de troupes. C'est l'époque où Montaigne, maire de Bordeaux, préfère ne pas revenir dans sa ville pour transmettre ses pouvoirs. En 1597, la ville de Dijon promulgue un " règlement " qui établit un lien entre la contagion et l'arrivée de pauvres vagabonds venus de l'extérieur : on applique alors les méthodes d'isolement des malades que l'on avait utilisées avec une certaine efficacité au Moyen Age contre la lèpre, qui n'est pourtant guère contagieuse. Comme on le faisait autrefois pour les "maladières", on a placé l'Hôpital du Saint-Esprit en dehors des remparts de la ville, et on a créé un nouvel hôpital dans une île de l'Ouche.

" La Chambre du Conseil de la ville de Dijon, recognoissant que la malladye de peste se reprent comme devant, et que s'est tant à l'occasion de la conversation, hantise et fréquentation que font en la dicte ville les habitans de plusieurs villes et villages circonvoisins entachez d'icelle malladye... et aussy que les pauvres ausquelz icelle ville fornyt et administre l'aumone sont sy insolans et remplis de mauvaises volontez, qu'ils ne recognoissent le bien qui leur est faict, mais veuillent tuer et assassiner leurs bienfaicteurs. En ce qu'ils vont et viennent, hantent et fréquentent avec les dictz contagiez qui sont en l'isle, ont la peste, charbon ou aultres incommoditez, ressentent la dicte malladye. Toutefois ne délaissent aller et venir parmi les sains aux faubourgs et dans la dicte ville où ils entrent secrètement. De sorte qu'il est de besoing, pour éviter à la continuation et accroissement du dict mal, y establir un bon ordre et pollice. Ce qu'elle a faict et statué en la forme et matière qui s'en suyt.
Assavoir qu'il est ordonné à tous ceulx qui sont entachez de la dite malladye de peste, ceulx qui sont avec eulx et les aultres qui les ont hantez et fréquentez, se retirer comme ceux qui ont la dite malladye en l'isle pour y estre surnomez et secouruz.
Ceulx qui ont faict la dite hantise et fréquentation, et qui ne sont hors du péril d'icelle, seront logez au vieil hospital, lequel, à cest effect, apprès que lesdictz contagiez en seront tirez, sera perfumé et netoyé, pour, apprès les six sepmaines introduictes, sy ne leur est arrivé aucun mal, estre mis en liberté pour fréquenter avec les sains".

La lutte contre l'épidémie est donc liée au souci de l'ordre public, et justifie la création, à côté de l'hôpital de l'île occupé par les malades, d'un service de quarantaine dans le vieil hôpital. On prévoit d'installer dans l'île tous les malades suspects de la ville.

"Ausquelz contagiez de la dite malladye, il est faict deffenses se mettre ès grands chemins parmi les sains, ny de se meler aux assemblées par les rues, et approcher les portes et advenues de ladicte ville, à peine d'être arquebusés .
Est enjoinct aux prestres, chirurgiens, saccardz (porteurs et fossoyeurs), héridesses (femmes chargées de laver le linge et laver les maisons), avoir perpetuellement au travers d'eulx une bande de toile jaulne suffisamment large et visible, la baguette blanche en main pour les recognoistre ; deffense à eux de s'approcher des sains, mais s'en esloigner le plus qu'ils pourront.
Encore leur a esté faictes deffences entrer dans ladicte ville, qu'ils ne soient assistez de sergentz pour ce commis, pour les conduire ès lieux requis et où il sera de besoing, ayant la clochette en mains, qui sonneront pour servir de signal ausditz sains de se retirer.
Lesquelz sergens, oultre ladite clochette, auront la baguette blanche en main, et leur est faict deffences de conduire les corps morts de malladye de grand jour, ny par les rues des marchefz, ains sur le tard et aux heures qu'il y a moings de peuples dans les rues.
Sera faicte et érigée une potance en la place au dehors de la dicte ville du costé du Pont aux Chèvres, pour y atacher et mettre les délinquantz et dignes d'estre arquebusés, qui contreviendront à ce que dessus".
Les malades devront bien entendu être déclarés, et la maladie fournit l'occasion de déclencher une opération d'assainissement physique, et même moral, puisqu'on défend aussi de "faire assemblées ou danses publiques, jouer à dez, à quilles".
"Deffence de tenir ou nourrir dans la dicte ville aulcungs pourceaux, oysons, lappins, pijons et aultres animaux qui engendrent corruption d'air.
De faire par les pelletiers et parcheminiers confiz de leurs peaux en leur maison, ni jeter les eaux d'icelles qui seront infectées et corrompues par les rues et places.
Plus de jeter ès dictes rues et places urines, lecives, et autres eaues sales et corrompues".

On se heurte à l'impossibilité d'interrompre le commerce indispensable au ravitaillement de la ville, mais on relègue les commerces alimentaires à l'extérieur des murs pour empêcher les fournisseurs de rentrer, et on expulse les mendiants, qui seront regroupés dans le nouvel hôpital, qui, même "netoyé et perfumé pour les y recevoir", pourrait bien leur être fatal . En fait, l'isolement total est difficile à réaliser et supposerait des moyens militaires dont on ne dispose pas.
En fait l'épidémie la plus grave est celle qui apparaît en Bourgogne à partir de 1628, et se diffuse avec les déplacements de troupes de la Guerre de Trente Ans, atteignant son apogée en 1636 ; les villes savent mieux se protéger, mais le fléau décime les campagnes du Nord-Est ; les visites de feux effectuées après 1644 citent des chiffres effrayants : 800 morts à Is-sur-Tille, 700 à Gémeaux, 2600 à Selongey. On est en présence d'une vraie pandémie, même si les chiffres cités sont invérifiables, et comptabilisent sans doute d'autres causes de décès. La peste disparaît ensuite de la région, et on sait que la dernière poussée importante de la maladie en France atteindra Marseille en 1720. Les historiens ne s'accordent toujours pas sur les modalités de cet effacement du fléau ancestral, ni sur les conditions du remplacement du rat noir, principal vecteur du bacille, par notre compagnon le surmulot.

DOCUMENT 2b : EXTRAITS DE VISITES DE FEUX MONTRANT LES RAVAGES DES GENS DE GUERRE DANS LA PLAINE DE LA SAÔNE ( 1644. ADCO, C 4736 ).

La fin du second fléau, celui des ravages des gens de guerre, est plus simple à expliquer. Le Nord-Est de la Bourgogne est une plaine située au contact de la Lorraine ducale et de la Franche-Comté espagnole, et il subit à plusieurs reprises les ravages de la Guerre de Trente Ans, qu'ils soient opérés par des armées régulières ou par des bandes de pillards autonomes, et que ces soudards soient censés attaquer le royaume ou le défendre. Le phénomène se poursuit pendant les troubles de la Fronde, et même l'organisation d'un service des étapes pour les déplacements des troupes royales en 1664 n'aboutira pas immédiatement à imposer une véritable discipline aux soldats, ni à indemniser correctement les habitants astreints au logement des gens de guerre. C'est l'annexion de la Franche-Comté en 1678 qui, en éloignant la frontière, va assurer la paix d'une manière décisive.
Les visites de feux sont des enquêtes menées par l'administration royale pour connaître la situation des localités, et pour jeter les bases d'une fiscalité rationnelle et efficace. Celle qui est opérée dans le Bailliage de Dijon après 1644 contient un véritable martyrologue des paroisses ravagées par la soldatesque. Le conseiller Jean Gautier interroge ainsi les procureurs de la communauté de Flacey :

"Nous ont dict que quantités de gens de guerre, à eux incogneus, pour ne parler la langue françoise, en sy grand nombre qu'ils ne le peuvent dire, avoient passé, repassé et séjourné au dict Flassey, desquels ils avoient été traités fort inhumainement ; qu'ils avoient rompu le toit de l'église, comme aussi les fonds baptismaux, coffres y estant, dépavé l'église, fouillé dans les sépultures, enlevé tous les ornements servans à célèbrer le service divin jusqu'au saint ciboire ; ont bruslé la maison curiale et les granges qui en dépendoient ; ont rompu la pluspart des logis, en sorte qu'on voit jour à travers iceulx, et qu'à peine se peuvent-ils habiter. Il n'y a grande ny petite porte en la pluspart desdits logis. Le fourg bannal appartenant à M. le révérand abbé de Sainct-Bénigne a esté tout ruyné comme aussy les bastiments du moulin. Plusieurs habitants ont esté tués, le sieur curé du dict lieu Henry Grosbois, Jean Paniot, etc... ( suit une liste de douze autres personnes ). Plusieurs autres personnes ont été battues, cinq ou six femmes violées, qui ensuite sont mortes.
Il y avoit plus de 200 tant boeufs que vaches en la dicte communauté, qui ont esté pris et enlevés ; plus de 300 moutons, 35 tant chevaux que juments et 50 pourceaux, tous les grains battus et non battus, les foings et fourrages estant audict lieu, ont été pareillement pris et enlevés.
Il y a eu ensuite grande mortalité par le moyen des maladies qu'ont contracté les habitans. Ils s'estoient retirés ès bois, et depuis sont rentrés dans leurs maisons ; mais leurs 40 ménages sont réduicts à 2, y ayant plus de 160 personnes, tant hommes, femmes qu'enfans, morts ou tués, sy qu'à peine en restent-ils vingt personnes, tant hommes, femmes qu'enfans".

Le représentant du pouvoir vérifie l'exactitude de ces affirmations qui cherchent peut-être à noircir le tableau, et constate ainsi l'état de l'église et du presbytère :
"Avons veu au cymetière de ladicte église la terre enlevée en plus de 80 endroicts, où ont été inhumés des corps depuis peu. Avons ensuite esté par tout le village et recogneu qu'il y a peu de maisons de grandes et petites portes n'ayant été ostées ou rompues...
N'avons veu aucune sorte de bétail ès estables, ny par le village ou à la campagne, ny aucuns grains, pailles, foings, ny vin" ( Texte publié par C. Rossignol : Le bailliage de Dijon après la bataille de Rocroy. Dijon1857 ).

Le cas évoqué par cet exemple n'a rien d'exceptionnel dans toute la région de la plaine de la Saône, surtout dans les vallées de la Vingeanne, de la Bèze ou des Tilles. La mémoire collective a surtout gardé le souvenir du passage des troupes impériales, allemandes ou croates, du général Gallas en 1636, mais les responsables des exactions évoquées, dont le caractère volontairement sacrilège est assez évident, sont les reîtres suédois protestants du fameux duc Bernard de Saxe-Weimar, allié du très-chrétien Roi de France.

DOCUMENT 2c : LES FAMINES D'APRES LE JOURNAL DE LA FAMILLE LEMULIER (1709 et 1719. ADCO, E 1175-4).

La fin des troubles politiques n'empêche pas les catastrophes, dans une économie rurale traditionnelle où les rendements sont médiocres, et où la difficulté de conserver les produits s'ajoute à la faible quantité des surplus commercialisables. On rencontre toujours tous les cas de figure qui provoquent les mauvaises récoltes, font monter les prix à la consommation et peuvent occasionner la disette : les hivers froids, qui gèlent les semences dans le sol, et paralysent les moulins sur les cours d'eau, les gelées de printemps qui détruisent les jeunes pousses, les grêles, qui détruisent fruits et raisins, les étés pluvieux, qui font pourrir la récolte, ou au contraire les sécheresses excessives, qui menacent le bétail. Comme beaucoup de régions, la Bourgogne a beaucoup souffert durant cette période de refroidissement du climat que l'on appelle souvent le "petit âge glaciaire", avec de graves difficultés entre 1646 et 1652, puis avec un retour des mauvaises récoltes à partir de 1659, provoquant une véritable famine en 1662.
On possède beaucoup de témoignages sur la célèbre famine de 1709. Nous citerons ici le Journal de Pierre Lemulier, maire de Semur après 1687, et avocat alors fort réputé :

" Il est arrivé l'année 1709 d'où nous sortons une si grande misère et une si grande famine par tout le royaume qu'il est bon que chacun la rapporte dans son journal pour en instruire la postérité, et pour luy faire comprendre que tout vient de Dieu, et que c'est luy qui nous donne ou nous oste et nous prive de nos puissans besoings quand nous l'avons mérité.
J'estois à Paris, d'où je partis la veille des roys, qui estoit un sabmedy jour un peu bruineux et assez doux. Le lendemain, jour des roys, qui estoit un dimanche, il s'élevat un vent, et un froid sy excessif et si grand que la rivière, de la nuit du lundy au mardy, en fust gelée, ce qu'on n'avoit jamais veu. En sorte que nous fusmes obligé de prendre des commodités pour nous rendre à Auxerre ; j'estois fouré d'une bonne robe de chambre, et mon manteau par dessus ; j'avois sur ma perruque un bon bonnet fourré qui se boutonnoit despuis le né jusques soubs le menton, et, ayant esté obligé de se servir de cariolles où l'on se mettoit jusques à 4, et où l'on avoit soing de mettre du foing dans les pannières (?) pour en envelopper les pieds et les jambes...
On trouvoit du monde mort sur le chemin, et se fust un miracle, estant agé de 68 ans, que je pu me rendre chez moy sans aucun danger. Ce froid horrible dura jusques au 23 febvrier. Les arbres fruitiers, et généralement tous les noyers, furent gelés, ce qui causa une grande perte ; les vignes furent aussy gelées, il fallu les couper par le pied, et on ne fist pas une goute de vin ; et par dessus tout cela, les blés semés furent entièrement perdus, il ne s'en sauva pas un espit ; ce malheur général donna un grand soing aux usuriers pour faire porter le blé à un prix excessif ; on en a vendu jusques à 6, 7 et 8 l. le boisseau, l'orge à 4 l., l'avoine à 3 l., et jamais misère n'a paru si grande parmi les pauvres vignerons, et les gens de la campagne, et encore parmi les artisans. C'estoient des visages qui fesoient peur, et il n'y eust jamais une si grande quantité de pauvres mandiants, et jusques à la moisson, les gens de la campagne ne vivoient (?) que d'herbes .
Et comme on se flata que le blé pouvoit pousser, Monsr L'intendant fist des deffenses de rien semer jusques au 15 apvril, ce qui causa un grand préjudice, mais, les deffenses levées, chacun se pressa, c'est à dire les bourgeois et les propriétaires des terres, de faire semer de l'orge aux endroits où estoient les blés, et de faire semer les terres à l'avoine. Un grand bonheur est que l'esté n'a point donné une grande chaleur, et si les chaleurs de cet esté avoient esté comme celles des années prècédentes, nous aurions eü infailliblement la perte, dont Dieu, par sa bonté infinie, nous a garantis, et le temps qui se fesoit a esté si favorables aux menuës graines qu'on en a moissonné une très grande quantité".

En février 1710, quand le texte est écrit, la crise est donc passée : "Encore un hyver comme le dernier, le monde finissoit", conclut Pierre Lemulier.

La suite du journal, rédigée par ses descendants, montre cependant la répétition périodique des crises agricoles, et leur lien étroit avec l'état de santé de la population ; ainsi en 1719 :
"La sécheresse a été si grande que les fontaines ont toutes été taries, les moulins ont manqués, et plusieurs marchands ont été obligés à moudre leurs bleds dans des moulins à poivre. Les maladies contagieuses ont fait mourir un très grand nombre de personnes, et peu ont été exempts du flux de sang qui estoit la maladie qui couroit le plus ; il est mort aussy beaucoup de bétail à cause de la disette d'eau et des herbes brûlées par le soleil ; le foin ayant été d'une très grande cherté, il faut espèrer que les prières publiques qu'on fait fléchiront la colère de Dieu, et qu'il voudra bien nous accorder ce qui nous est nécessaire" (Ibid. Texte de Lemulier de Beauvais).

En fait, à partir de cette époque, le pouvoir intervient pour amortir les crises causées par l'irrégularité des récoltes et des prix, et, pour éviter les famines, constitue des stocks de céréales, interdit d'exporter, multiplie les règlements sur les prix visant à enrayer les spéculations. Cette politique n'évite pas des alertes graves, comme en 1759 ou en 1773, mais globalement on ne retrouve plus ces famines monstrueuses qui jalonnaient les siècles précédents. Pour expliquer cette mutation, on invoque souvent le réchauffement du climat, mais songeons plutôt à une diversification des cultures, à une amélioration des rendements, et à une meilleure circulation des produits. L'étude des prix des céréales et du pain montre cependant encore de fortes fluctuations sous Louis XVI, et il est évident qu'en période de prix excessifs les plus pauvres sont mal alimentés, et que mourir de maladie au XVIIIe siècle est souvent, comme aujourd'hui dans le Tiers Monde, une autre façon de mourir de faim .

 

3. LA PROTECTION DE LA NATALITE

DOCUMENT 3a : APPLICATION A DIJON DE LA LEGISLATION ANCIENNE CONTRE L'AVORTEMENT ET L'INFANTICIDE (1701. ADCO, B II 365).

Pour la tradition chrétienne, la sexualité est une activité suspecte, souvent entachée de luxure, la chasteté est la meilleure voie vers la perfection, et le mariage n'est au fond qu'un pis-aller : "S'ils ne peuvent se contenir, qu'ils se marient, car il vaut mieux se marier que brûler", a écrit Saint Paul. La doctrine officielle aboutit à condamner non seulement toute activité sexuelle non sanctifiée par le mariage, mais aussi à proscrire toute pratique "contre nature" ayant pour but ou pour conséquence d'empêcher la procréation, seule justification possible de la sexualité. A plus forte raison combat-on l'avortement et l'infanticide, qui ajoutent au péché de luxure l'attentat contre la vie.

Une doctrine aussi stricte se trouve souvent confrontée aux problèmes du comportement de la grande masse de la population, voire même des élites sociales, parfois même du clergé lui-même. S'il est difficile d'empêcher les pratiques contraceptives discrètes de certains couples, on ne s'est jamais privé de livrer à l'opprobre publique les femmes que leur sexualité non sanctifiée exposait aux risques de grossesses intempestives et scandaleuses. L'avortement et l'infanticide sont donc des délits fréquents que l'Eglise combat avec énergie ; une ordonnance du Roi Henri II montre que le pouvoir politique se croit tenu de lui prêter main-forte :

"Parce que plusieurs femmes ayant conçu enfans par moyens deshonnêtes ou autrement, persuadées par mauvais vouloir et conseil, déguisent, ocultent, cachent leurs grossesses, sans en rien découvrir et déclarer : Et advant le tems de leur part et délivrance de leur fruit, ocultement s'en délivrent, puis le suffoquent, meurtrissent et autrement supriment, sans leur avoir fait impartir le S. Sacrement en Bâtême ; en fait les jettent en lieux secrets et immondes, ou enfossoyent en terre profane, les privant par tel moyen de la sépulture coutumière des chrétiens :
Ordonnons que toute femme qui se trouvera duement atteinte et convaincue d'avoir celé, couvert et oculté, tant sa grossesse qu'enfantement, sans avoir déclaré l'une ou l'autre, et avoir pris de l'un ou l'autre témoignage, même de la mort et de la vie de son enfant, lors de l'issue de son ventre et après, se trouve l'enfant en avoir été privé, tant de Saint-Sacrement de Bâtême que sépulture publique et acoûtumée, soit cette femme tenûe d'avoir homicidé son enfant, et pour réparation publique punie de mort et dernier supplice".

Et Henri III avait veillé à assurer la plus grande diffusion à ce texte promulgué par son père en 1556 :
"Afin que nulle femme, servante et chambrière, ou aultre, ne puisse prètendre cause d'ignorance de l'Ordonnance ci-dessus :
Enjoignons à tous Curés de publier et d'énoncer au peuple le contenu de la dite Ordonnance à leurs Prônes des Messes Paroissiales de trois mois en trois mois ; et que tant nos Procureurs que des Seigneurs haut-Justiciers tiennent la main à la dite publication".

Ces textes sont tout à fait pris au sérieux, et en 1701, les magistrats de Dijon les publient de nouveau en faisant un exemple. A la requête du procureur Michault, la Chambre du Conseil de la ville rend et exécute un jugement
"contre Philiberte Faivre, servante, âgée de 21 ans, accusée et convaincue d'avoir recèlé sa grossesse et fait périr sans Bâtême son enfant en le jetant dans les lieux communs de la maison du Maître où elle demeuroit, rue Saint-Pierre, desquels lieux il aurait été tiré mort la nuit du 25 au 26 du dit mois ( décembre ), pour raison de quoi, elle a été pendue et étranglée en la place du Morimont".

La place en question, actuelle place Emile Zola, était le lieu habituel des exécutions des verdicts de la justice municipale dijonnaise. Les magistrats ont voulu faire un exemple spectaculaire, particulièrement impitoyable pour une jeune femme assez désemparée pour tuer son enfant un jour de Noël, et particulièrement accablant pour sa famille, si elle en avait une.

DOCUMENT 3b : EXTRAITS DE DECLARATIONS DE GROSSESSE (1711, 1715, 1729. ADCO, B II 365).

Cette législation entraîne la prolifération d'actes judiciaires enregistrant les déclarations de grossesse des femmes non mariées ; cette démarche est en général tardive, effectuée quand la femme n'espère plus une délivrance naturelle ou une régularisation de sa situation matrimoniale, et que son état devient évident ; les magistrats profitent souvent des moments pénibles de l'accouchement pour revenir interroger les parturientes, et obtenir confirmations et précisions. La Révolution supprimera ces déclarations, les jugeant à juste titre humiliantes pour les femmes, mais faisant sans doute trop confiance à l'instinct maternel pour éviter l'infanticide.
Ces textes fournissent des indications précieuses sur la natalité illégitime, et ils ont été étudiés par Arlette Farge pour la région parisienne ; la femme tient à apparaître comme victime, et évite d'avouer avoir tiré du profit ou éprouvé du plaisir dans ces relations. Il s'agit, sinon d'obtenir le mariage, du moins peut-être une reconnaissance de paternité, et toujours une aide financière pour élever l'enfant. Les hommes interrogés affectent volontiers une attitude désinvolte ou méprisante, et s'en tirent souvent en donnant une somme d'argent, ce qui ne résout guère les problèmes de ces femmes qui vont souvent être rejetées par leur famille et perdre leur emploi.

Citons le cas d'Anne Charles, originaire de l'Auxois, qui signale son état en décembre 1711 alors qu'elle vit depuis 20 mois à Dijon chez Pierre Morel, huilier,
"lequel Morel depuis ce temps la toujours obsédée et sollicitée par toutes sortes d'endroit pour l'engager à luy accorder les dernières faveurs, pourquoy il lui auroit promis une récompense considèrable, et de luy fournir son nécessaire ; que toutes les promesses et flateries ne l'ont pu engager à faire du mal pendant près d'une année, mais qu'à la fin led. Morel, ayant redoublé ses empressements artifficieus et luy ayant assuré la foy du mariage par la force de ses serments, elle n'a pu tenir plus longtemps contre les promesses qui lui paroissoient sérieuses...".
Le séducteur s'introduit donc un jour d'avril dans sa chambre, et après avoir renouvelé ses promesses, il "eut avec elle une habitude charnelle qu'il accoutuma d'avoir depuis ce temps, de manière qu'elle est devenue enceinte de ses oeuvres, laquelle se trouveroit aujourd'huy dans le neufiesme mois de sa grossesse".

On comprend que si elle a tardé à accomplir sa démarche, c'est qu'elle a d'abord essayé de se faire épouser, mais Morel se contente de lui proposer de "continuer à demeurer chez luy pour mener toujours le même commerce, sans vouloir pour cela la prendre pour sa femme". Elle quitte alors la maison et fait sa déclaration en dénonçant Morel.

Voici maintenant le cas de Claudine Héliot, fille d'un manouvrier, vivant en 1715 comme servante chez un aubergiste de Vitteaux, victime des assiduités d'un certain Bonot, marchand bijoutier à Beaune :
"Le dit Bonot, toujours persévèrant dans ses desseins criminels, ne s'étant point rebuté par sa résistance et ses refus, vint une nuit dans la chambre où elle couchoit, et ayant ouvert la porte sans bruit, s'étoit placé auprès d'elle dans son lit, où, partie par foiblesse, partie par crainte du scandale, elle avoit souffert qu'il jouît d'elle, et s'étoit trouvée enceinte de ses oeuvres".
La plaignante, qui parait privée de tout appui, vient accoucher à Varennes-sur-Saône, et demande aux magistrats de la venger "du ravisseur, qui en la déshonorant la mis dans la déplorable situation où elle se trouve en luy enlevant son honneur, et en la rendant mère malgré elle, et recevoir son enfant à l'hopital parmy ceux que vous faites élever et nourrir par vos charités, en foisant payer au Sr Bonot qui en est le père, la somme que vous jugerez convenable selon sa fortune et ses facultés, pour servir en quelque sorte de dédommagement à l'hotel-Dieu, la suppliante étant également hors d'état, et de nourrir son fruit, et de faire aucune poursuite contre le Sr Bonot".

Plus lamentable encore, en 1728-1729, l'histoire d'Ursule Gaveau, fille d'un manouvrier dijonnais illettré, qui travaille pour un bonnetier de la rue Saint-Philibert, a déja eu trois enfants de différentes personnes, et se retrouve enceinte à 26 ans des oeuvres d'un vigneron de Volnay chez qui elle a été vendanger ; celui-ci "lui faisant promesse verbal de tout vendre ce qu'il avait à Volnay, et de l'emmener avec luy à Chalon où il l'épouserait...".
Rien n'indique qu'il ait eu réellement l'intention de faire quelque chose pour elle, elle doit donc venir accoucher à l'hôpital et souligne "qu'elle avoit pensé périr faute de bonne femme, que sans le secours de la nommée Babet Beuillot, pauvre invalide détenuë comme elle aud. hôpital pour fait de mendicité, et qui l'avoit accouchée, elle et son enfant seroient péris".
Cette affaire nous révèle que l'hôpital de Dijon n'a pas alors de personnel capable d'assurer un accouchement et qu'il faut faire venir quelqu'un de la ville, dont les portes sont fermées la nuit. L'accouchement à l'hôpital est le fait de la minorité la plus défavorisée, ce qui est le cas de ces deux femmes, et ces mères vont être tentées d'abandonner leur enfant au soin de la charité publique, ce qui semble déjà avoir été le cas des premiers enfants d'Ursule Gaveau.

En fait l'application rigoureuse de la législation inspirée par la morale chrétienne aboutit à la multiplication de naissances peu désirées ; elle favorise la mortalité infantile dans la mesure où l'état de santé des mères et des enfants en souffre beaucoup, et elle entraîne un pourcentage élevé des abandons. En bonne logique, l'Eglise s'occupe de baptiser les enfants et encourage les fidèles à aider les hôpitaux, qui vont recevoir non seulement les orphelins, mais les enfants des femmes, souvent venues de l'extérieur, qui s'y réfugient pour y enfanter, sans oublier les femmes qui ont accouché au dehors, et abandonnent discrètement leur enfant, grâce au système du tour, dont un modèle subsiste à l'ancien hôpital de Mâcon .

A Dijon, l'hôpital enregistre 25 naissances par an à la fin du règne de Louis XV, mais le nombre atteint 50 à 100 à la fin de l'Ancien Régime (ADCO, C 58 à 71). Si on consulte les registres de l'établissement, on voit qu'entre 1751 et 1760, il a pris en charge 110 à 130 enfants par an, venant de la ville et des alentours ; ces enfants vont être confiés à des familles de la campagne, dont les femmes seront rétribuées pour servir de nourrices, sous la surveillance de l'administration (ADCO, 118 H 1250). Un dossier légèrement postérieur parle de 1100 enfants placés aux frais de cet hôpital, représentant une charge de 36000 livres par an (ADCO, 118 H 1249). Dans son étude sur les abandons parisiens, Claude Delasselle observe que 17 % des enfants survivent à l'âge de 5 ans, le pourcentage tombant à 7 % pour l'Hôtel-Dieu, qui recueille les enfants des "filles perdues". Il faut bien dire que les régions du Morvan ont une large part dans cette hécatombe causée surtout par les médiocres conditions sanitaires et l'effroyable mode de transport.

Pour le Dijonnais, une étude rapide des cas de plus de 1200 enfants passés sous la responsabilité de l'hôpital de Dijon entre 1751 et 1760 montre qu'en 1760, 650 sont encore vivants, ce qui fait un maximum de 46 % de décès : il est probable que les transports sont moins longs, et que la surveillance des nourrices est plus vigilante, mais il n'en reste pas moins que la mortalité des enfants confiés à la charité publique est encore très supérieure à la moyenne, déjà très élevée (ADCO,118 H 1250). Au XIXe siècle encore, Noirot parlera d'une mortalité de 61 % pour les enfants abandonnés de moins de six mois sous Louis-Philippe, et de 14 % pour les autres. Ceux qui ont survécu à la première enfance font partie des "enfants à bonnets rouges" de l'hôpital, qui sont une trentaine vers 1770, ou des filles élevées à l'hôpital Sainte-Anne, qui sont environ 80 vers la même date : on leur donne un minimum d'instruction et de formation professionnelle, et la charité publique devient un peu plus efficace (ADCO, 118 H 1249).

 

Page d'un registre de l'Hôpital de Dijon de 1749 signalant les décès des enfants abandonnés et confiés à des nourrices ( ADCO,118 H 1250 ).

4. L'HOPITAL, OEUVRE DE PIETE ET DE CHARITE

DOCUMENT 4 : TEXTES CONCERNANT L'HÔPITAL D'ALISE-SAINTE-REINE (deuxième moitié du XVIIème siècle. ADCO, C 373 ), ET CELUI DE SEMUR ( XVIIIème siècle. ADCO, C 376).

L'hôpital est toujours au départ le fruit de la charité des particuliers, qui ont donné ou légué à des religieux des biens fonciers ou des rentes pour soigner les pauvres, les malades, les orphelins, les infirmes ou les vieillards. Celui de Beaune est particulièrement célèbre, à cause du prestige de ses fondateurs et de l'importance de la donation, qui a assuré la pérennité de l'oeuvre et permis la construction de bâtiments exceptionnels ; nous choisirons donc d'autres exemples. Le XVIIe siècle, à bien des égards assez tragique, est une période où le regain de la piété catholique s'accompagne d'un souci d'efficacité et de bonne gestion.
Ainsi à Dijon, dont l'hôpital a été étudié par Christine Lamarre, les deux fondations originelles, l'hôpital du Saint-Esprit et l'hôpital Notre-Dame-de-la-Charité, échappent rapidement au contrôle des religieux pour passer sous l'autorité de la ville, c'est à dire de la Chambre des Pauvres. En 1648, les deux hôpitaux sont réunis dans un Hôpital général, et en 1683 Bénigne Joly crée une nouvelle congrégation de soeurs hospitalières portant l'habit des hospitaliers d'Arras : les gestionnaires dijonnais ont complètement éliminé les religieux du Saint-Esprit, mais passent à leur tour sous la tutelle de l'Intendant qui leur impose toutes les responsabilités d'un Hôpital Général. Du moins la ville dispose-t-elle d'un grand établissement bien doté, et assez bien géré. Mais il ne saurait y avoir laïcisation des hôpitaux puisque, par définition, il s'agit de fondations pieuses et que la religion y est omniprésente.
L'efficacité médicale n'est pas le but premier de ces établissements, et si des guérisons sont opérées, elles sont d'abord l'oeuvre de Dieu ; ainsi à Alise-Sainte-Reine, où l'hôpital est officiellement autorisé en 1659 :

"Cet establissement estoit d'autant plus nécessaire qu'il n'y a aucun lieu, non seulement en France, mais au reste de la chrestienté, où il aborde tant de Pauvres, la pluspart malades, le nombre si montans à plus de vingt mille par an, qui y viennent, non seulement des diocèses voisins, mais mesmes des Provinces les plus éloignées, comme de Bretagne, Normandie, Languedoc, Auvergne, Lyonnois et autres. Il en vient aussi grand nombre de Paris et des Estats voisins du Royaume, de Savoye, Suisse, Lorraine et Franche-Comté, de sorte qu'il doit estre considéré avec grande justice comme un Hospital général. Le grand nombre y est attiré par quantité de Secours extraordinaires et guérisons miraculeuses, tant au corps qu'en l'ame, que Dieu y opère journellement par les intercessions de cette grande Sainte et Illustre Martyre".
Il s'agit de Ste Reine, martyrisée en ce lieu sur ordre du Romain Olibrius. Le texte, qui a un aspect publicitaire, devient alors dithyrambique :
"Les paralysies, hydropisies, tignes, dertres, ulcères, hémorroïdes, fièvres éthiques, cancers, gravelles, galles et mal caduc ( épilepsie ? ) sont guéris en ce lieu. Les aveugles y recouvrent la veüe, les sourds l'ouye ; et l'on a veu mesme des enfans morts nez y recouvrer la vie pour recevoir le Baptesme".
On n'a pas davantage de détails sur ces miracles ; en fait les succès les plus nombreux sont liés au soin des maladies de peau, et en particulier des maladies vénériennes, dont les victimes sont plutôt mal accueillies par les autres hôpitaux :
"Les maladies les plus honteuses et les plus abandonnées (que nous n'exprimons pas icy ) y sont entièrement et parfaitement guéries, ce qui se vérifie par un très grand nombre d'attestations des plus fameux Médecins".
En fait, la médecine intervient peu, les malades bénéficient des soins quotidiens des soeurs, et surtout de leurs conseils et de leurs prières, selon un rythme immuable :
"A cinq heures, le souper des malades ; à six heures, celui des soeurs, ensuite récréation d'une demi-heure ; à huit heures du soir se feront les deux premiers points de la Méditation pour servir de préparation éloignée à l'Oraison du lendemain ; à huit heures et demi la Prière, qui se fera à voix haute comme celle du matin par deux Soeurs, afin que les Malades puissent l'entendre et y participer ; elles seront toutes couchées à neuf heures, été et hyver.
Lorsqu'il y aura quelque Malade en danger de mort, ou qui ait besoin de secours, une soeur veillera jusqu'à deux heures après minuit, et elle sera relevée par une autre".

Plus récent, le texte des statuts de l'hôpital de Semur-en-Auxois apparaît pratiquement comme une règle monastique, et insiste sur les obligations du Chapitre des Filles-de-Sainte-Marthe qui en assurent le service :
"On n'y admettra que des filles d'honnêtes familles, depuis l'âge de dix-huit à trente ans, qui soient de bonnes moeurs, d'un naturel docile, d'un tempérament assez fort et robuste pour supporter la fatigue de leur Etat, et qui aient un revenu au moins suffisant pour fournir à leur entretien ; les femmes veuves, qui n'auront ni enfans ni petits-enfans, pourroient y être admises". Les soeurs prononcent des voeux après un noviciat : "La chasteté est la principale couronne des personnes du sexe".
"Il paroit inutile de leur recommander le soin des Pauvres, c'est là leur emploi et l'unique but de leur vocation ; elles considèrent en eux Jésus-Christ même, à qui elles rendent service ; ainsi elles s'empresseront toujours à leur apprêter et donner avec propreté et exactitude, aux heures et aux temps prescrits, les remèdes et la nourriture convenable avec la compassion, le respect et la dévotion que doit inspirer leur Etat, même pour les plus fâcheux et ceux pour lesquels elles sentiront le plus de répugnance...
Elle n'oubliront pas de dire de temps à autres quelques paroles consolantes aux Malades, et de leur tenir des discours pieux, pour les disposer à recevoir les Sacremens, pour les portet à la pénitence et les préparer à faire une bonne mort, leur enseignant même les chose nécessaires au salut".

En fait, les soins médicaux ne sont pas négligés, la plupart des hôpitaux reçoivent régulièrement la visite des médecins et des chirurgiens responsables, et les soeurs ont à leur disposition des salles de pharmacie où elles confectionnent dans de grands pots des médicaments à partir de plantes et de substances diverses, comme on peut encore le voir dans plusieurs hôpitaux bourguignons : activité qui provoque de vives contestations de la part des apothicaires quand les soeurs s'avisent de vendre à bas prix, ou de donner, des médicaments à des malades pauvres de l'extérieur. Cependant, le but reste toujours la charité, et, si l'on ne peut pas empêcher le malade ou le vieillard de mourir, il s'agit de le réconforter et de l'aider à faire son salut.

Au XVIIIe siècle, les perspectives se modifient sérieusement, on veille à ne pas entretenir des vagabonds ou des jeunes gens sans les faire travailler, les fondations pieuses commencent peut-être à être moins fréquentes, et on se préoccupe de ne pas en gaspiller les revenus ; l'administration royale fait des enquêtes sur la gestion des hôpitaux, et cherche à les regrouper dans de grands établissements où le personnel sera mieux utilisé, et où on pourra faire des travaux de modernisation. Un certain anticléricalisme apparaît dans les commentaires que suscite, dans les services de l'Intendance, la gestion des hôpitaux ; à Semur, on se réjouit que l'hôpital fasse travailler "utilement" les orphelins dans des filatures, mais on critique la gestion à Saint-Jean-de-Losne, à Saulieu, à Auxonne, ou, par exemple, à Seurre :
"Le nombre des hospitaliers et des domestiques est trop grand ; il y a 10 personnes pour servir 15 malades, et les dix personnes coûtent beaucoup plus à l'hôpital que les malades. Pourquoi d'ailleurs 2 ( prêtres ) desservans ? Un serait plus que suffisant"( Après 1775. ADCO, C378 ).

Dessin en élévation des bâtiments hospitaliers, tiré d'une publication des réglements des hôpitaux du Saint-Esprit et de la Charité de Dijon. Dijon 1649 ( ADCO, 118 H 168 ).

5. LA MORT EDIFIANTE DES GRANDS

La mort est un événement quasi quotidien que chacun rencontre très tôt dans sa vie familiale. Si la mort des pauvres laisse peu de traces dans la documentation écrite, ce n'est pas le cas dans les grandes familles, où la mort est l'occasion d'un cérémonial qui constitue ce que Michel Vovelle nomme "la pompe baroque". Il s'agit à la fois d'attester du rang social du défunt et de ses sentiments chrétiens exemplaires. L'Eglise, qui a été mise en cause à la fois par les réformés et par les libertins, fait des funérailles l'occasion de montrer son emprise sur les grandes familles, et les incite à témoigner de leur charité par des dons et des legs en faveur des pauvres.

DOCUMENT 5 : EXTRAITS DE COMPTES ET DE TESTAMENTS DE LA FAMILLE BOUHIER ( règne de Louis XV. ADCO, 32 F 1631 et 117 ).

Les papiers de la famille Bouhier, qui sont conservés dans le fonds de Vogüe, témoignent de l'importance des dépenses engagées à l'occasion des obsèques. Il s'agit ici des frais réglés par Philippe Bouhier de Chevigny pour la sépulture de sa parente Marie Morelet à Dijon en 1761 ; nous classerons les dépenses en fonction de leur destination ; voici d'abord les frais médicaux occasionnés par la maladie de la défunte, et réglés après son décès :
"-1° à M. Chaussier, médecin, pour deux cent cinq visites... 120 livres.
-2° à M. Milsant, apothicaire, pour quelques remèdes fournis au commencement de la maladie... 18 livres.
-3° aux soeurs grises de St Michel, suivant la quittance de Soeur Radegonde, pour remèdes fournis, tant à madlle de Morelet qu'à ses domestiques... 41 Livres 13 sols".

Remarquons que le médecin a attendu fort longtemps le paiement de ses honoraires, et que, ainsi qu'en témoignent de nombreux papiers du même fonds, il est habituel de payer les frais médicaux des domestiques. Voici maintenant les frais des funérailles :
"-4° au Sr Violle, épicier, pour quatre cierges envoyés au Séminaire pour la bénédiction des agonisants... 2 l. 15 s.
-5° au Sr Doublet, menuisier... pour avoir fait le cercueil et posé le liteau dans la chapelle à St Michel pour tendre le drap mortuaire, 6 l.
-6° au Sieur Hucherot, imprimeur, pour trois cent billets d'invitation à l'enterrement... 6 l.
-10° au marguillier de St Médard... pour la façon du drap mortuaire et ses prières extraordinaires... 12 l.
-12° pour les droits dus à l'hôpital pour les enfans rouges et noirs ( les orphelins ), qui ont assisté à l'enterrement, et la fourniture de trois cent cinquante aunes de tenture blanche, 84 l. 15 s.
-13° pour le luminaire de l'enterrement, fourni par les Srs Fyrat et Violle, marchands épiciers... 242 l.
-15° pour la sonnerie à Notre-Dame... 13 l.
-17° payé aux Srs Chouard et Fangeot, marchands, pour le drap mortuaire, parement d'autel et étoffes noires pour le deuil des domestiques... 226 l.
-18° payé au Sr Bergé, marchand pour crêpes et gants, pour l'enterrement, bas noirs pour les domestiques... 25 l.".

Les pompes funèbres fournissent donc des commandes à un grand nombre de personnes et d'entreprises, mais le clergé en tire aussi des revenus considérables :
"-7° pour les droits d'assistance du chapitre de la Cathédrale à l'enterrement, suivant la quittance de Mr le Chanoine Boiset... 100 l.
-8° pour les droits de la fabrique St Médard, de M. le Trésorier de St Etienne, du marguillier... 143 l.
-9° pour le psautier, la veillée, et sept messes acquittées par Mrs les Chapelains de la Cathédrale... 32 l.10 s.
-11° pour les droits de la fabrique St Michel, de M. le Curé, du marguillier et l'honoraire de quinze messes acquittées par Mrs les Mépartistes... 162 l.".

Les mépartistes sont des prêtres vivant essentiellement des messes dites pour le repos de l'âme des défunts. Si on ajoute les frais de 20 messes acquittées à Notre-Dame, et cent huit messes qui restent apparemment à dire, on constate que la majorité des paroisses dijonnaises a tiré des revenus de ces funérailles. Ce qui fait en tout plus de 600 livres pour les frais d'obsèques, et plus de 500 pour le clergé et ses auxiliaires : par comparaison, les 180 livres encaissées par Me Mathieu, notaire, pour "droit de controle et insinuation du testament" paraissent raisonnables, et les honoraires du Dr Chaussier, 120 livres pour plus de 200 visites, assez dérisoires (ADCO, 32 F 1631).

Le testament est non seulement un acte répartissant les biens du testataire entre ses héritiers et ses légataires, mais aussi pour lui l'occasion de se mettre en paix avec sa conscience et d'assurer le salut de son âme. Ainsi la même Marie Morelet laisse-t-elle quelques sommes d'argent à ses domestiques, et en particulier à sa femme de chambre, qui reçoit aussi du linge et des objets quotidiens, mais elle charge aussi son héritier de faire célèbrer trois cents messes et un service religieux annuel à St Michel, et laisse une somme de 100 livres aux pauvres de St Médard (ibid.). Des dispositions analogues, très fréquentes, assurent ainsi la subsistance du bas-clergé paroissial et le fonctionnement des oeuvres d'assistance, et, plus exceptionnellement, la fondation et l'entretien des collèges et des hôpitaux.

Dans la même famille, Catherine Berbis, veuve du Président Jean Bouhier de Versailleux, multiplie vers 1750 les donations pieuses, et insiste sur la nécessité de renoncer au luxe des obsèques :
"Je veux être inhumée dans la sépulture de la famille de mon époux, sans pompe, tenture, ny écussons, que je déffens exprèssément.
Je veux que, incontinent après mon décès, il soit dit mille messes basses pour le repos de mon âme par tous les religieux mendiants (c'est à dire des ordres mendiants) de cette ville, et surtout par les pères capucins, que l'on chargera de trois cents messes. Je donne et lègue à l'Hôpital général de cette ville la somme de mille livres, payable dans l'année de mon décès, aux pauvres de la paroisse de notre-dame, deux cents livres, aux pauvres honteux, deux cents livres, à l'aumône générale, trois cents livres, et à chaque prison, cent livres ; je lègue cent livres à la femme de chambre qui se trouvera à mon service lors de mon décès, et si c'est Pernette Chassefoin, qui me sert actuellement, je veux qu'il lui soit payé cent livres de pension viagère".

Il s'agit d'une pension annuelle ; quant aux libéralités envers les prisonniers, elles s'expliquent par le fait que sous l'Ancien Régime les prisonniers sont hébergés à leurs frais, alors qu'ils sont la plupart du temps des mendiants ou des vagabonds : le secours aux prisonniers est une forme habituelle de la charité chrétienne. La générosité de la donataire est grande, mais si l'on lit l'inventaire de la cave de son défunt mari, on voit que la famille est fort riche. Le texte fait partie de cette minorité de testaments, observés ailleurs par M. Vovelle, qui réagissent dès la fin du XVIIe siècle contre la pompe baroque au nom de l'humilité chrétienne, parfois sous l'influence d'un jansénisme plus ou moins conscient.

Cette influence ne saurait être suspectée dans le testament qui l'accompagne, celui de son fils, Jean Bouhier. Archidiacre du diocèse de Dijon, créé en 1732, il en est évêque de 1733 à sa mort en 1746. Il insiste aussi pour être placé dans la sépulture familiale, et comme sa mère proscrit "toute dépense superflue" : ses funérailles se dérouleront "sans aucune tenture, écussons, velours, luminaire autre que six cierges sur l'autel", et son héritier principal est invité à "employer plus utilement... ( en ) aumônes envers les pauvres honteux de la ville ce qu'il en couteroit en ces superfluités que la vanité a introduites". Les pauvres honteux sont, dans le langage traditionnel du clergé, ceux qui n'osent pas mendier.
"Je me recommande aux prières de mes très chers confrères les dignitaires et chanoines de la cathédrale, et en particulier à celle de Monsieur l'abbé Gagne, leur très digne chef, que j'ay toujours honoré et respecté comme un saint, aux prières duquel je fais une extrême confiance ; je souhaiterois ardamment pouvoir laisser à leur Eglise une part plus considérable de ma succession, mais je les prie de considérer d'un côté qu'elle consiste en peu de chose, et que pour peu qu'elle soit partagée elle deviendra tout à fait inutille à mon héritier, et de l'autre qu'elle a été extrèmement affoiblie par les dépenses que j'ai esté obligé de suporter pour lui procurer les secours que j'ai sollicités pour elle, et que j'aurois bien souhaité plus considérables".

Il lègue néanmoins, comme sa mère, 2000 livres à l'Hôpital Général et de l'argent à ses domestiques. Le texte souligne la relative pauvreté de l'évêché de Dijon, petit et trop récent, mais on ne peut pas manquer d'y trouver une certaine ironie envers les chanoines : ceux-ci ont assez profité de son aide de son vivant pour ne pas compter sur son héritage (ADCO, 32 F 117). On voit dans ces deux textes que le modèle de la mort baroque a été assez vite mis en cause.


6. LES TRADITIONS DE LA MEDECINE HUMORALE

Si la mort est une éventualité que tous doivent envisager, et si tous attribuent le mérite des guérisons à l'intervention divine, il faut bien dire que c'est aussi, en grande partie, parce que la médecine n'apparaît guère efficace. Soulignons d'abord combien les médecins sont rares en Bourgogne, où n'existe aucune Université pour les former. Ceux que l'on nomme alors médecins sont la plupart du temps chirurgiens, c'est à dire des hommes formés dans le cadre d'une Communauté urbaine de métier. La distinction entre médecins et chirurgiens est très théorique : les médecins se chargent en principe des soins internes, et les chirurgiens des soins externes, mais ceux-ci font très fréquemment office de médecins.
Suivant une enquête menée en 1785-1786 dans 10 subdélégations rurales de l'actuelle Côte d'Or, en excluant Dijon, il y aurait alors 30 médecins pour 162 chirurgiens, et les médecins exerceraient uniquement dans les villes ; il y en aurait 5 à Beaune, 6 à Semur, et 4 à Auxonne. De plus, parmi les chirurgiens, il y a une différence considérable entre les Maîtres agrégés à une Communauté urbaine, et en particulier à celle de Dijon, et les chirurgiens de campagne : l'immense majorité de la population a donc rarement l'occasion de consulter un véritable médecin (ADCO, C 367.).

En fait la différence fondamentale entre les deux professions réside dans la manière d'envisager le corps humain. Dans une culture imprégnée de traditions antiques, les médecins reproduisent depuis des siècles des théories explicatives remontant à Hippocrate et surtout à Galien, et à peine modifiées par Avicenne et la médecine médiévale. Selon cette tradition, d'origine pythagoricienne, notre corps est irrigué par quatre humeurs étroitement liées aux éléments naturels et aux conditions météorologiques : la bile jaune, le sang, la lymphe, ou phlegme, ou pituite, et la bile noire, ou atrabile, qui n'existe pas et aurait son origine dans la rate.
Toute maladie suppose un déséquilibre entre les humeurs ; on soigne donc le malade à l'aide d'une bonne connaissance de son tempérament, c'est à dire de sa tendance à être dominé par une humeur plus que par une autre, des conditions atmosphériques, et de son régime alimentaire. D' où l'application de remèdes visant à adoucir les humeurs par des calmants et des adoucissants, ou à éliminer l'excès d'humeur par des purgatifs, des laxatifs, des vomitifs, et des saignées. Comme l'explique Jean Starobinski, "aux dyscrasies ( déséquilibre des humeurs ) chaudes, on administrera des remèdes rafraichissants, pour les maladies froides, on recourra aux échauffants. Il peut arriver également que l'humeur "peccante" s'accumule en un lieu, c'est la théorie du catarrhe, ou de la fluxion ( rheuma ). La thérapeutique en ce cas pourra consister en remèdes révulsifs". Depuis des siècles la médecine utilise ces remèdes, et Molière exagère à peine en résumant ainsi les principes médicaux de son temps : "clysterium donare, postea saignare, ensuita purgare". En fait, au XVIIIème siècle, on sait parfaitement qu'on risque d'épuiser certains malades en les purgeant ou en les saignant, et on utilise plus souvent des remèdes plus bénins à base de plantes. Le problème est que si on a affaire à une attaque microbienne maligne, on ne sait que la décrire, et non la soigner.

DOCUMENT 9 : EXTRAITS DES MANUSCRITS DU DOCTEUR EN MEDECINE GANIARE, DE BEAUNE, ET DU CHIRURGIEN LEROUX, DE DIJON (Bibliothèque Municipale de Dijon, mss 433 à 435, et 440).

La Bibliothèque Municipale de Dijon conserve d'importants manuscrits d'un médecin beaunois, le docteur Ganiare, qui exerce au moins à partir de 1737 et semble attaché plus tard au service de l'Hôtel-Dieu. Il note soigneusement le contenu de ses lectures savantes, et ses observations sur les malades ; l'inspiration traditionnelle est évidente dans ce passage que nous traduisons du latin :

" Il y a quatre tempéraments liés aux humeurs ; le premier de ce genre est le tempérament cholérique, appelé aussi bilieux, le second est le phlegmatique, le troisième est le sanguin, le quatrième le mélancolique.
Les sanguins jouissent de toutes les formes de la liberté de l'esprit ; de ce fait ils sont gais, sûrs d'eux-mêmes, jouissent avec volupté de tout ce qu'ils peuvent recevoir, ce dont ils sont des juges assez fins. Aimant l'oisiveté, ayant dépassé les occupations mèdiocres, ils aiment les honneurs et la gloire...
Les cholériques imitent cette liberté d'esprit du sanguin. Ils sont vigilants, toujours vifs et rapides, s'occupant facilement de leurs affaires et prompts à les règler ; habiles, avec autant de vitesse que de dextérité, supportant moins ce qui les gêne, se fâchant contre ce qui leur résiste, décidés à vaincre ce qui ne leur cède pas ou s'oppose à eux ; ils sont prêts à affronter même des dangers, et désireux de se montrer supérieurs dans cet effort ou cette peine".

"Les phlegmatiques sont nonchalants et somnolents ; ils se réjouissent sans doute de ce qui leur arrive dans le présent, mais d'une joie un peu stupide... Ils se sentent sûrs d'eux dans l'oisiveté jusqu'à la torpeur ; mais quand il leur faut agir, ils sont affaiblis et fatigués, les labeurs leur déplaisent et les laissent bouche bée...
Les mélancholiques : les événements présents les laissent calmes, et même satisfaits, l'avenir leur cause un doute perpétuel, ils vivent dans la méfiance et les soupçons, ils sont assidus pour les travaux modérés, prêts à faire ce qui est nécessaire, actifs parce qu'inquiets..."
( B. M. Dijon, Ms 435 ; année 1739, p.899 ).

Il est moins aisé de tirer les conséquences de cette typologie des malades. Etant donné l'influence supposée du temps sur les maladies, notre médecin note scrupuleusement les conditions météorologiques quotidiennes. On trouve ainsi à la fin de l'hiver les maladies respiratoires , les "fièvres catarrhales" avec toux, et l'été est l'époque des maladies dysentériques, des "flux de ventre". Notre docteur ne croit pas au rôle de la consommation des fruits, souvent invoquée comme explication de ces troubles :
"La chaleur, quelquefois excessive, longtemps continue, n'y entre-t-elle donc pas pour quelque chose, ainsi que le peu d'attention que l'on a de soy-même lorsqu'après s'être trop échauffé, on se met promptement au frais, pour respirer, dit-on, pour manger plus à son aise, rétablir les forces épuisées... (et) cette inaction (est) rendüe de surcroit plus dangereuse par le fréquent usage de l'eau froide, unique boisson communément des pauvres artisans et des vignerons" (B. M. Dijon, Ms 433 ; année 1774, p.434).
Et notre médecin d'étudier les maladies courantes et les médicaments à la mode : le thé, le "caphé", le "chocolada" (en latin), le kina, ou quinquina, dont on connaît les vertus fébrifuges, l'ipecacuanha, ou ipéca, arbre brésilien utilisé comme vomitif ou laxatif ; mais notre Beaunois n'oublie pas le vin : "In febvribus malignis nil datur excellentius"
(pour les fièvres malignes on ne donne rien de plus excellent ) (B. M. Dijon, Ms 434 ; année 1737, texte latin faisant l'éloge du vin).

Il a aussi une piètre opinion des professions voisines. En février 1773, voici que les malades aisés viennent à manquer, et cela donne
"lieu à une sorte de murmure de la part des apothiquaires qui se plaignoient depuis trois mois qu'ils n'avoient rien à faire ; ajoutons à cette plainte singulière l'étonnement de quelques personnes dont l'amour de l'argent n'est pas le moindre défaut : ce n'est pas qu'il n'y a plus de malades, mais pauvres et mendiants, et réduits au pain des soeurs de St Lazare, il n'étoit pas question de paiement... " (B. M. Dijon, Ms 433).

Il est encore plus sévère envers les chirurgiens appelés en juin 1771 pour une épidémie de dysenterie :
"La fausse idée que la plupart avoient prise de ces accidens, que tous sans hésiter attribuèrent aux fruits de la saison, dont il étoit certain que la trez grande partie n'avoit que peu fait usage, les authorisa à prodiguer l'hypecauanha, les purgatifs, les saignées, sans s'appercevoir que le foyer du mal étoit après quelques jours moins dans l'estomach que dans les intestins, et il étoit absurde de rappeler aux voyes supérieures des sucs déja passés dans le canal intestinal, et qui par leur séjour avoient en partie corrompu le sang...
Il en résulta que les malades ainsi traitez furent enlevés en peu de jours, que ceux qui, forcés de revenir à la méthode laiteuse, échappèrent, n'étoient pas encore guéris après plus d'un mois de souffrances peu croyables à raison du tenesme (tension douloureuse des sphincters) qui toujours fut la suite de l'émétique, des purgatifs réitérés.
On demandera peut-être pourquoi ces Messieurs, aussi peu instruits qu'ils sont, ne demandent pas conseil aux médecins des villes, qui pourroient les tirer de leurs erreurs ? La réponse est courte, c'est que presque tous ne sont que des barbiers, et qu'il en est passé en proverbe qu'il n'est rien de si haut, rien de si impudent qu'un barbier".

Le docteur Ganiare admet cependant quelques exceptions en faveur de ceux qui font preuve de prudence, et d'une sorte de "sagacité" (B. M. Dijon, Ms 433, juin 1771, p.240).

Donnons maintenant le point de vue adverse, qui émane du plus célèbre chirurgien dijonnais de l'Ancien Régime, le docteur Leroux : attaché à l'Hôpital Général, il peut se flatter d'une importante expérience clinique, et il ne manque pas, quand il envisage en 1789 la réforme des études et de la profession de chirurgien, de faire l'éloge de leur courage physique et de leur habileté manuelle. En 1791, il met en cause la formation trop théorique des médecins :

"Les jeunes gens, sans autre préparation que celle qu'ils ont reçus dans un collège, où ils n'ont appris que du latin et quelques principes de physique, vont prendre des inscriptions et des grades qui leur sont accordés trop facilement. La vie qu'ils mènent dans le lieu de cette nouvelle étude est fort dissipée, fort dispendieuse, ils y séjournent tout au plus trois ans, suivant ces professeurs qui ne sont point praticiens, qui ne leur apprennent dans de beaux discours que des généralités, des définitions et des divisions stériles ; leur inculquent souvent des idées systèmatiques qui ne sont point suivant l'ordre de la nature et les décorent ensuite d'un bonnet de docteur avant de leur avoir fait voir aucun malade, et à l'issue d'une thèse que le professeur soutient lui-même lorsque l'étudiant garde le silence et n'intervient pas dans le combat" (B. M. Dijon Ms 440).

Un vent révolutionnaire souffle déjà sur les professions médicales quand le docteur Leroux écrit ces lignes. Il est vrai qu'à cette époque beaucoup de facultés de médecine semblent frappées de sclérose et que les progrès sont souvent venus des chirurgiens, qui pratiquent les dissections et ont parfois une véritable virtuosité, rendue nécessaire par l'absence d'anesthésie, mais dans cette discussion, il manque un troisième personnage, le biologiste, qui seul pourra identifier les germes actifs dont on pressent la présence dans les "miasmes délétères" ou les "vapeurs méphitiques", et qui seul pourra faire faire des progrès décisifs à la médecine .


Gravure montrant les soins apportés à un malade, avec au premier plan un bassin, des fioles, et l'inévitable clystère (Edition de 1750 du Malade imaginaire de Molière. Collection particulière).

DEUXIEME PARTIE : LE TEMPS DES LUMIERES

7. L'INTERVENTION DU POUVOIR

Si les dossiers concernant les questions sanitaires se multiplient après la fin du règne de Louis XIV dans les papiers de l'Intendance de Dijon, ce n'est pas uniquement à cause du développement de la bureaucratie. Cet essor est en réalité lié à une conception nouvelle du rôle de l'Etat : il ne s'agit plus seulement d'assurer, par des impôts sur les sujets et sur leurs activités, le prestige et la force militaire du souverain, mais de témoigner de son caractère utile, en apportant un certain nombre de bienfaits, parmi lesquels les secours alimentaires et sanitaires. L'intérêt bien compris d'un monarque éclairé est d'ailleurs d'avoir une population nombreuse et en bonne santé, capable de travailler et de se reproduire. L'Intendant, représentant direct du pouvoir, est mieux à même d'appliquer cette politique que les représentants traditionnels de l'autorité, Gouverneur, Parlement, Etats, trop soucieux de sauvegarder les traditions et de protéger les positions acquises.

DOCUMENT 7 : TEXTES ILLUSTRANT LES METHODES D'AIDE MEDICALE MISES EN PLACE PAR LES INTENDANTS (règne de Louis XV. ADCO, C 364).

Ainsi on met en place une politique de distribution de médicaments dans les campagnes, par la diffusion de "boîtes de remèdes" courants, dont la liste a été dressée par le médecin Helvétius. La circulaire qui annonce cette distribution en attribue l'initiative au Roi Louis XIV, et affirme que cette politique avait été confirmée sous la Régence, mais rien n'indique qu'en Bourgogne ces boîtes soient apparues avant 1742 ; elles seront envoyées "aux Soeurs grises, Chirurgiens ou autres personnes intelligentes, dans les Villes, Bourgs et Villages de leurs départemens", et on annonce 12 boîtes ainsi composées :
"Poudre vomitoire, dans les commencements de toutes les maladies où les vomitifs sont indiqués : 75 prises.
Poudre fébrifuge purgative, dans toutes les sortes de fièvres intermittentes : 79.
Pilules purgatives universelles, dans les fièvres continues, malignes, ardentes, pourpreuses, etc. : 39.
Pilules hydragogues purgatives, dans les hydropisies, enflures, bouffissures, etc. : 39.
Poudre spécifique d'hypecacuana préparée contre les cours de ventre, flux de sang, dysenteries, etc. : 39.
Poudre de corail anodine, dans les dysenteries, cours de ventre, coliques bilieuses et douleurs néphrétiques, etc. : 39.
Paste sudorifique, dans la pleurésie et fausse pleurésie, et par tout où il s'agit de provoquer la sueur : 39".

Voila donc 4236 doses de médicaments distribués pour toute la Généralité, auxquelles s'ajoutent des remèdes en vrac :
"Or potable, cordial, dans les Apoplexies sèreuses, lèthargies, fièvres malignes et pestilentielles : une fiole.
Elixir thériacal, autre cordial, dans la petite vérole, rougeole, etc. : une fiole.
Quintessence d'absinthe, stomachique, dans les vomissemens, dégoûts, langueurs, foiblesses, etc. : une fiole.
Boule médicamenteuse, contre les Playes, Chûtes et Contusions : une boule.
Pierre bleue, pour les inflammations des yeux : demi-once.
Thériaque : deux onces".

La thériaque est un mélange sédatif de nombreux produits, et contient en particulier de l'opium ; c'est un grand classique de la pharmacopée, utilisé à l'origine comme antidote aux poisons. On le retrouve dans une treizième boite, distribuée en complément, et qui contient des produits analogues, avec en plus une livre de quinquina et une livre d'"onguent de Nuremberg, pour les playes, Clous, Panaris, Apostumes, Ulcères, Brûlures, Angelures, etc.".
Ce document a le mérite de nous énumérer les maladies les plus courantes, et de nous montrer comment on les soigne habituellement vers 1742. Il ne faut pas se leurrer sur l'importance réelle de ces distributions, qui se poursuivront sous Louis XVI avec une augmentation des quantités distribuées : la plupart des villages ne recevront rien, s'ils n'ont pas l'appui d'un chirurgien ou d'un prêtre convaincu de l'utilité de ces remèdes.

Plus méthodiquement, sous Louis XVI, les Intendants envoient des médecins dans les campagnes pour connaître l'état sanitaire de la population et essayer de prévenir les épidémies. L'Intendant Feydeau de Brou tente même d'imposer des modèles de questionnaires aux chirurgiens de campagne ; les questions qu'il y suggère, et qui peuvent nous paraître évidentes, témoignent de la médiocre confiance qu'il place dans la compétence de ce personnel médical. Celui-ci devra chercher à s'intéresser à plusieurs aspects :
"1° L'âge : si c'est un enfant pour la maladie duquel on souhaite l'avis d'un médecin, il faut dire s'il est encore à la mamelle ou non, s'il a des dents, s'il vomit...
2° Le sexe : si c'est une fille ou une femme qui soit malade, il ne faut pas oublier ce qui concerne l'évacuation propre au sexe... Est-elle enceinte ou non, ou y a-t-il un soupçon de grossesse ? Ou bien la personne est-elle en couche ?...
3° Le tempérament : le malade est-il gras ou maigre, robuste ou foible, vif ou indolent ?... Son travail est-il fatigant, quel est-il ? Le pays qu'il habite est-il élevé, ou bas et humide ? Est-il de parens sujets à des Maladies qui peuvent se transmettre, telles que l'épilepsie, les Maladies du poumon, celles des nerfs, la pierre, l'hydropisie, etc...?
4° La nature de la maladie. Y a-t-il longtemps que la personne est indisposée ? A-t-elle de la fièvre ou non ?
5° Les différentes parties où réside le siège de la vie". On étudie ici la tête, la poitrine, le ventre.
"6° L'habitude du corps : la peau est-elle jaune ? Y a-t-il des taches ou des boutons ? Sont-ils enflammés, élevés ou superficiels ? Y a-t-il quelque enflure ?... Y a-t-il quelques tumeurs ?...
7° Les excrétions : les crachats sont-ils sanglants ou glaireux, sèreux ou épais ?... La quantité des urines correspond-elle bien à celle de la boisson ? Sont-elles claires ou pâles, limpides ou troubles, citronnées ou rouges et enflammées ?..."

On connaît la fortune du thème du médecin mirant les urines grâce à un récipient ad hoc dans la peinture européenne du temps. Restent aussi à examiner le pouls et les effets des remèdes, si le patient en a déjà reçu. En cas d'épidémie, l'Intendant donne un modèle de rapport simplifié à remplir par le chirurgien appelé sur les lieux, avec indication de la maladie, et des remèdes habituels employés : "Vomitif A, Purgatif B, Potion C, Tisane D, Lavement E, Vésicatoire F". Dans tous les cas l'aide du pouvoir est réservée aux pauvres : "MM. les Curés voudront bien ne comprendre dans leur liste que les Habitans absolument hors d'état de se procurer des médicaments", sinon le village risquerait d'être privé d'autres secours.

Les rapports des médecins concernant leurs intervention ponctuelles dans les villages, à la demande des autorités locales et aux frais de l'administration, sont bien conservés : il s'agit de montrer que l'aide publique est bien employée, et de se faire rembourser ses frais. Ainsi en 1778-1779, le docteur Girault, médecin de l'hôpital d'Auxonne, fait-il état de soins distribués à Tillenay, Athée, La Marche et Flammerans, et cite-t-il nommément des cas de guérisons : il est vrai qu'il s'agit de maladies bénignes, dysenterie, troubles digestifs, troubles des règles des femmes. Mais en général les médecins sont appelés pour des maladies plus graves et présentant un caractère épidémique.

Les populations ne font pas toutes spontanément confiance à ces hommes venus de la ville, et tous les pouvoirs sont appelés à collaborer au progrès de l'hygiène publique. En 1786, le docteur Maret intervient lors d'une épidémie à Fresnes-Saint-Mamet (non loin de Montbard) :

"Il étoit temps que j'y arrivasse. Le chirurgien étoit déconcerté par l'indocilité et l'inconduite des malades. Il m'a fallu employer l'éloquence des corps de garde et les menaces de faire cesser tous les secours pour amener ces paysans à profiter de ceux que le gouvernement et votre charité leur ont fait porter. J'ai même appellé à mon aide, ou mieux, à celle de ces malheureux, les poumons d'un capucin qui dessert la cure, et qui, dans son prosne de Dimanche, les a vespérisés et exhortés d'une manière efficace.
On n'avoit pu les décider à tenir leurs maisons propres, à tenir les fenêtres et les portes ouvertes, à donner du linge blanc aux malades, à laisser appliquer les vésicatoires, à ne pas abreuver la plupart des malades avec du vin distribué avec profusion"
(ADCO, C 370).

Le Dr Maret est la parfaite illustration du pouvoir médical naissant. Formé à l'Université de Montpellier, qui reste une des plus prestigieuses, Hugues Maret (1726-1786) exerce la chirurgie à Dijon, où il est Secrétaire perpétuel de l'Académie, et est aussi Agrégé honoraire à plusieurs autres collèges de médecine de province. Il multiplie les publications, en particulier sur la variole ou la rage, et dès 1773 participe à l'offensive qui s'amorce contre la pratique des inhumations dans les églises et la présence des cimetières dans les villes. Il tire argument d'une épidémie de "fièvre nerveuse putride maligne", qui aurait tué une trentaine de personnes à Saulieu, après une première communion célébrée au printemps dans l'église Saint Saturnin en présence d'une fosse ouverte. Dans un "Mémoire sur l'usage où l'on est d'enterrer les morts dans les Eglises et dans l'enceinte des villes", il rappelle habilement qu'à l'origine, seuls les saints bénéficiaient du privilège d'être enterrés dans les lieux de culte, mais invoque surtout les nécessité de l'hygiène publique :

"Les motifs qui se réunissent contre l'usage d'enterrer dans l'enceinte des villes et surtout dans les églises feroient-ils moins d'impression sur nous que sur les Irlandois, que sur les Danois qui viennent de les proscrire, que sur les Musulmans, qui regarderoient comme un crime d'enterrer dans les mosquées et qui, dans la juste crainte d'empester les vivants, ne permettent de sépulture que hors de l'enceinte des villes. L'humanité et la religion réclament contre l'usage dont j'ai démontré le danger ; leur voix ne frappera pas inutilement l'oreille des François" (ADCO, Br 1. 580.).

En fait la démarche, qui s'apparente à celle du despotisme éclairé, repose sur une alliance entre des administrateurs soucieux d'efficacité et de progrès et certains milieux intellectuels, contre les moeurs traditionnelles ; et ici l'enjeu est important, puisqu'on s'en prend aux intérêts du clergé et aux habitudes des grandes familles. Les hommes des Lumières ont-ils conscience qu'en combattant le lien étroit entre la sépulture et l'église, ils commencent à vouloir laïciser la mort comme ils sont en train de laïciser la médecine ?

 

8. L'ORGANISATION DES PROFESSIONS DE SANTE

Dans une société d'ordres et de privilèges, chacun a une place reconnue par les pouvoirs publics et tient à faire définir son statut. Cela renforce le pouvoir, qui affirme son autorité en arbitrant les conflits entre les professions, et tous justifient ce système qu'il est convenu de qualifier de corporatiste, bien que le mot de corporation soit peu usité en Bourgogne, en invoquant la qualité des services que peuvent rendre au public des métiers bien organisés et bien définis : à chacun son métier, etc...

DOCUMENT 8a : TEXTES REGLEMENTANT L'EXERCICE DE LA CHIRURGIE A DIJON (règne de Louis XV. ADCO, E 3381).

Ainsi les Chirurgiens, dont nous avons souligné l'importance en Bourgogne, sont-ils clairement distingués des barbiers, et, curieusement, c'est à la demande de ces derniers que la distinction est opérée, certains chirurgiens n'ayant pas négligé les menus profits des soins du système pileux. En 1768, des lettres patentes royales précisent :

"Aux seuls Barbiers, Perruquiers, Baigneurs et Etuvistes appartiendra le droit de faire le poil, bains, perruques, étuves et toutes sortes d'ouvrages de cheveux, tant pour hommes que pour femmes, sans qu'autres puissent s'y entremettre, à peine de confiscation des ouvrages, cheveux et ustensiles, et de cent livres d'amende, sans préjudice du droit que les Chirurgiens ont de faire le poil et les cheveux, et de tenir bains et étuves pour leurs malades seulement".

Et cette Communauté aura le droit de tenir boutique avec des signes distinctifs que définit en 1773 une délibération de la Chambre de la ville de Dijon :

"Nous leur permettons d'avoir des boutiques peintes en bleu, fermées de chassis à grands carreaux de verre, sans aucune ressemblance aux montres des Maîtres Chirurgiens, et de se mettre à leurs enseignes des bassins blancs, pour marque de leur Profession, et pour faire diffèrence de ceux des Maîtres Chirurgiens, qui en ont de jaunes, avec cette inscription : Barbier, Perruquier, Baigneur et Etuviste : Céans on fait le poil, et on tient Bains et Etuves".

En fait, les chirurgiens ne peuvent que se féliciter de cette distinction, qui leur laisse le monopole des saignées, et renforce leur prestige social : ils sont depuis 1697 placés dans la première classe des "Corps et Communautés des Marchands, Arts et Métiers" de Dijon, aux côtés des métiers les plus riches et les plus estimés, alors que les barbiers sont dans la seconde classe d'une classification qui en comprend quatre (ADCO, E 3332).

Dans le courant du XVIIIe siècle, la profession se hiérarchise, se structure, et fixe des conditions de plus en plus strictes d'admission. Les communautés de chirurgiens sont placées sous l'autorité d'un Lieutenant du Premier Chirurgien du Roi, et les statuts de 1751 définissent les conditions d'admission à celle de Dijon : les aspirants à la maîtrise auront au moins vingt ans, s'ils sont fils de maîtres, sinon 22 ans, et devront avoit un brevet d'apprentissage obtenu, soit après un travail de trois ans aux côtés d'un maître, soit de "2 ans dans les Hôpitaux des villes fortes ou sous les chirurgiens-majors des armées du Roi, ou 3 ans sous les maîtres à Paris, ou au moins une année, soit dans l'Hôtel-Dieu, soit dans celui des Invalides, soit dans l'Hôpital de la Charité à Paris". La formation hospitalière parisienne est donc jugée meilleure que la formation militaire, elle-même supérieure à la formation civile, ou peut-être s'agit-il aussi d'encourager les jeunes à aller voir ce qui se pratique ailleurs.
Le titre de Maître nécessite ensuite une série complexe d'examens devant un jury composé du Lieutenant et de quatre maîtres, avec les doyens et prévôts de la Communauté : d'abord un examen général portant surtout sur "le général des tumeurs, des playes, des ulcères", puis, deux mois plus tard, un examen d'ostéologie sur le squelette et "sur les fractures et dislocations, et maladies qui surviennent, sur les bandages et appareils". Et surtout le candidat subit ensuite en hiver et au printemps quatre jours d'examen.
D'abord "sur l'anatomie des parties principales, en commençant par le bas-ventre, la poitrine, la tête et ensuite les extrèmités. Il fera ses opérations sur un sujet humain, sinon sur les parties des animaux convenables". Ensuite "sur les opérations chirurgicales telles que la cure des Tumeurs, des Playes, l'Amputation, la Taille, le Trépan, le Cancer, etc..." Puis "tant sur la théorie que sur la pratique de la saignée, et notamment sur la manière d'ouvrir les veines, de faire les ligatures, les Bandages, sur l'Anévrisme, sur les accidens de la saignée , sur les moyens d'y remédier". Enfin "sur les Médicamens simples et composés, tels que les émoliens, adoucissans, les résolutifs et tels autres qui conviennent dans les diffèrentes maladies, et sur les emplâtres de diffèrentes natures, cataplasmes etc..."

Le chirurgien doit donc désormais avoir aussi de solides notions de médecine et de pharmacie. Un examen final entérine l'acceptation du candidat par la Communauté, et le nouveau Maître prête serment. Mais on prévoit des examens simplifiés pour les villes où il n'y a pas de communauté, et l'apprentissage lui-même est raccourci pour ceux qui n'exerceront que dans les villages, et subissent aussi un examen simplifié : les structures déjà très inégalitaires sont donc consacrées officiellement, et même renforcées, puisque les Maîtres agrégés à la communauté d'une grande ville ont une formation plus complète. D'autres professions dépendent de la Communauté : les bandagistes, les herboristes, les dentistes et les sages-femmes, dont nous reparlerons. Toutes ces professions ont une formation plus brève et spécialisée ( ADCO, E 3381 ).

DOCUMENT 8b : TEXTES REGLEMENTANT LA COMMUNAUTE DES APOTHICAIRES DE DIJON ( entre 1740 et 1782. ADCO, E 3333 et 3354 ).

On trouve des préoccupations assez analogues dans la formation des apothicaires : la maîtrise est précédée d'un apprentissage, et les formalités sont moins coûteuses et plus brèves pour les fils de maîtres. Les statuts fixent les conditions :
"Aucun ne pourra être reçu et se présenter à la Maîtrise qu'après information faite de ses Vies, Moeurs et Religion par l'un des sieurs Echevins qui sera comis par la Chambre de la Ville, sur requête présentée par l'aspirant ; qu'il ne soit aussi suffisamment instruit de la langue latine et fait apprentissage dans Dijon ou autre bonne ville, dont il apportera certificat en bonne forme".
L'enquête préalable n'est pas qu'une clause de style : un apothicaire peut s'il le veut distribuer des poisons ou des drogues abortives. Mais les statuts se préoccupent plus encore de combattre la concurrence :
"Défenses demeurent faites aux Empiriques ou Charlatans d'exposer en vente drogues simple ni composée, qu'auparavant elles n'aient été vérifiées et approuvée par les Maîtres Jurés apothicaires, lesquels en feront la visite en présence de Monsieur le Vicomte Maïeur ( le maire de Dijon ), si bon lui semble, et de deux échevins".
"Défenses sont faites aux Epiciers, Etassoniés, Marchands Droguistes et autres, vendre ni débiter aucuns médicamens composés comme électuaire, sirop, emplâtre, onguents et autres choses de semblable qualité concernant la farmacie, comme aussi de vendre, tenir ni débiter aucunes poudres ni sels et toute autre composition de chimie". Et les jurés des apothicaires se réservent le droit d'inspecter les magasins.
"Pareilles deffenses sont faites aux Soeurs grises et à toute communauté religieuse de l'un et l'autre sexe de composer, vendre ni débiter aucuns médicamens au public ; comme aussi à tous Maîtres en chirurgie, auxquels il demeure néamoins permis de faire et dispenser ceux nécessaires pour la guérison des maladies secrettes (c'est à dire vénériennes) ; et aux Soeurs grises de donner des remèdes aux pauvres seulement et sans pouvoir retirer aucune rétribution" (milieu du XVIIIème siècle. ADCO, E 3333).

Le registre de la Communauté permet de suivre les étapes de l'admission d'un jeune pharmacien : il s'agit de Louis Milsand, dont le père est doyen de la Communauté dijonnaise.

Il se présente en juin 1761, et subit un premier examen "sur les principes de la pharmacie", puis, en août, un second, puis un troisième "sur la connoissance des drogues". En novembre, le jury lui donne en sujet "pour chef d'oeuvre interne l'électuaire diascordium suivant le codex de Paris" : il s'agit donc de composer un remède avec un mélange de poudre et de miel.
En janvier, "la compagnie ayant vu et examiné les drogues qui entrent dans la ditte composition, les ayant trouvé bonnes et bien choisies lui a permit d'y travailler incessamment" chez le premier juré. Une fois réalisé le chef d'oeuvre interne, on lui propose fin janvier le second chef d'oeuvre, "l'emplâtre divin suivant le codex de paris", et la même procédure, avec examen préalable du projet et réalisation, se déroule en mars. En mai, on organise l'examen final "par devant les maire et échevins, et en présence de deux députés de Messieurs les médecins". Et Louis Milsand est autorisé à "exercer le dit art de pharmacie publiquement et boutique ouverte".

En fait il lui a fallu moins d'un an pour passer du statut d'apprenti au grade de maître ; pour le jeune Sébastien Collot, qui n'est pas fils de pharmacien, et a donc déjà subi un apprentissage plus long, les formalités seront aussi plus longues : il commence aussi en juin 1761, mais ses explications sur les drogues sont jugées imparfaites, et il ne sera admis qu'en octobre 1762, quand Milsand jeune est déjà juré de la Communauté à la place de son père. Le système favorise toujours la transmission héréditaire du métier (ADCO, E 3354).

Si l'on en croit les documents conservés, la pharmacopée dijonnaise reste très classique, et utilise beaucoup de plantes connues depuis longtemps : aristoloche, hellébore, giroflée, amandes, safran, coloquinte, café, rhubarbe, réglisse, gingembre, anis, cumin, pignons, dattes, jujube, muscade, poivre, tabac, santal, etc. On comprend que les épiciers aient pu être accusés de vendre des médicaments (ADCO, E 3333).

Mais, là encore le pouvoir scientifique va s'affirmer. Pour suppléer aux structures universitaires embryonnaires en Bourgogne, l'Académie et les Etats de Bourgogne organisent des cours publics de sciences, et en particulier de chimie et de botanique, les cours de chimie étant assurés après 1776 par le grand savant Guyton de Morveau. En 1782, la Chambre de la ville de Dijon, considérant le succès de ces cours décide :

"qu'à l'avenir, nul ne pourra être admis à être apothicaire en cette ville, qu'il n'ait justifié d'un certificat de deux ans de fréquentation des dits cours de chimie et de botanique, soit dans cette ville, soit dans d'autres où il y en a d'établis, qu'il n'ait subi un examen publique devant la Chambre à la manière accoutumée" en présence des professeurs. On s'éloigne donc du cadre du métier pour se rapprocher de la formation universitaire (ADCO, E 3354).

DOCUMENTS 8c : EXTRAITS D'ENQUETES SUR LA SITUATION DES SAGES-FEMMES SOUS LOUIS XVI (ADCO, C 368 et L 542).

Les deux professions que nous venons d'évoquer restent surtout dans le cadre des villes et des bourgs, et concernent peu la masse de la population rurale. Il n'en est pas de même quand on aborde le problème des sages-femmes. Depuis longtemps médecins et chirurgiens pratiquent les accouchements, mais laissent la charge d'aider les parturientes des campagnes à des femmes des villages, appelées autrefois "ventrières" ou "bonnes femmes". La seule surveillance qui s'exerce sur elles est celle des prêtres, car elles doivent être de bonnes chrétiennes, ne pas se livrer à la sorcellerie, ne pas pratiquer des avortements ni diffuser les "funestes secrets" de la contraception, et être capables d'ondoyer les nouveau-nés qui risqueraient de mourir sans baptême.

Ceci ne remplace pas une véritable formation professionnelle, et au siècle des Lumières, où on est souvent persuadé que la population diminue, on s'indigne de voir tant de mères mourir en couches dans des souffrances atroces, tant d'autres périr plus tard de la fièvre puerpérale, et tant d'enfants naître avec de graves malformations, et de faibles chances de survie. Le progrès est encouragé par l'administration royale, qui soutient Angélique du Coudray quand elle multiplie les tournées de conférences à l'intention des sages-femmes dans plusieurs Généralités, et en particulier dans celle de Dijon, entre 1760 et 1783. L'administration encourage des jeunes femmes des campagnes à venir suivre des cours en leur payant une bonne partie des frais.
Il s'agit de former des sages-femmes compétentes capables d'assurer les accouchements les plus courants, et le pouvoir médical masculin n'est pas en cause ; les chirurgiens assurent toujours les accouchements en ville, contrôlent les examens des sages-femmes, et c'est un chirurgien, Joseph Enaux, (1726-1798) qui assure les cours publics à Dijon sous Louis XVI. Les Intendants se préoccupent alors de recenser ce personnel médical féminin :

sur 205 sages-femmes recensées dans 8 Subdélégations de l'actuelle Côte d'Or, on en note vers la fin de l'Ancien Régime 13 seulement qui ont une formation complète attestée par des examens ; 77 ont suivi des cours, surtout à Dijon avec Enaux, mais aussi à Beaune, Autun ou Chalon, et 115, soit 56 % du total, n'ont reçu aucune formation théorique ; ceci montre le succès limité des efforts entrepris depuis vingt-cinq ans (ADCO, C 368). Mais une recension effectuée en 1790 montre que sur les 66 sages-femmes qui ont suivi les cours à Dijon depuis 1774, 5 sont déjà décédées, mais 40 sont jugées réellement instruites : cela montre que la situation évolue favorablement (ADCO, L 542).

En fait la situation varie beaucoup d'une région à l'autre, dans la mesure où les villages doivent participer financièrement aux dépenses de formation ; à Seurre en 1786 on bat tous les records d'ignorance parce que "toutes les communautés ne sont pas en état de payer des sages-femmes instruites, et on ne peut forcer les malades (sic) à y avoir confiance". En revanche, à Arnay-le-Duc, voilà Christine Michot, veuve de 60 ans :

" A suivi les cours de Mlle Ducoudray à Autun, où elle a remporté le 1er prix... A suivi les cours de Mlle Ducoudray à Bourg-en-Bresse... Reçue le 17 octobre 1765 par les chirurgiens d'Arnay-le-Duc. Cette sage-femme exerce depuis vingt ans à Arnay-le-Duc et dans les campagnes voisines où elle est appellée assez souvent ; elle a de l'expérience, à laquelle elle joint la théorie, elle réussit dans les accouchements ordinaires, et appelle un chirurgien lorsqu'ils sont accompagnés d'accident".

Dans la Subdélégation de Beaune, "les sages-femmes en titre ont toujours exercé jusqu'à ce moment la partie des accouchements de manière à mériter la confiance du public dans les cas où il n'est question que de diriger le travail de la nature... Autant qu'il est en leur pouvoir, elles mettent à profit les leçons qu'elles ont reçuë et tant qu'elles ne comptent pas trop sur l'étendue de leur lumière, elles ne font aucune pratique vicieuse.
Les sages-femmes qui n'ont qu'une routine, et qui sont par conséquent sans principes ( rudiments théoriques ), commettent les fautes les plus graves et les victimes de leur ignorance ne sont que trop multiples... Elles ne trouvent aucun obstacle et, au risque de faire une victime, elles emploient le même procédé que la routine leur suggère..."
Globalement, il s'agit toujours d'aider la nature : "si la Nature ne suffit pas, elles envoient chercher du secours dans la ville la plus voisine, il arrive souvent qu'il est administré trop tard" ( ADCO, C 368 ).

9. LA LUTTE CONTRE LES MALADIES

En liaison étroite avec l'Académie de Dijon, les Intendants commencent, à partir de l'époque de Louis XV, à se tenir régulièrement informés de la situation sanitaire, à diffuser les études publiées sur les maladies, et à envoyer des médecins combattre les épidémies qui leur sont signalées.

DOCUMENT 9 : TEXTES MONTRANT LES OPINIONS ET LES METHODES DES MEDECINS (entre 1770 et 1789. ADCO, C 363, et 369 à 371).

Plusieurs maladies endémiques graves attirent l'attention. Ainsi la rage, qui fait assez peu de victimes, mais alarme toujours l'opinion par son lien avec la présence des loups, par les douleurs atroces qu'elle provoque chez ses victimes, et par l'impuissance du corps médical à la combattre. Le problème de toutes les discussions du temps est d'arriver à définir d'une manière plausible le mode de transmission de la maladie, à une époque où on pressent l'existence des germes infectieux sans pouvoir les identifier. Ainsi en 1774 le Dr Deloisy diffuse-t-il un "Mémoire sur la rage", à partir d'observations faites sur des cas dans la région de Mercurey et dans la plaine dijonnaise ; ce médecin des hôpitaux de Chalon affirme que "la Rage n'est point une maladie du sang", parce que des bêtes mordues par un animal enragé ont pu fournir du lait à des habitants sans les contaminer :

"Il n'est point douteux que la salive ou la bave de l'animal enragé ne contienne ou ne soit elle-même le levain hydrophobique (l'hydrophobie, ou horreur de l'eau, est un symptôme classique de la rage). Mais comment la salive qui est une sécrétion du sang, et qui ne devient salive qu'après avoir passé par les filières des glandes salivaires, est-elle seule infectée par ce levain, sans que le sang le soit, ni aucune humeur qui en dérive ?"

La problématique est toujours celle de la médecine humorale ; suit une explication confuse, selon laquelle "l'irritation des nerfs" corromprait la salive. Quant aux soins à apporter, on peut tenter de
"séparer des parties saines celle qui a été mordüe et qui contient le venin, en employant le fer, le feu, les caustiques, les scarifications profondes, les ventouses scarifiées n'étant pas toujours possibles à raison de la situation des plaies". Ceci n'étant pas toujours facile à réaliser, il finit par préconiser l'usage du mercure qui est "aussi efficace pour anéantir le virus de la rage que pour guérir les maladies vénériennes" (ADCO, C 363).

Le Dr Leroux, que nous avons déjà cité, reprend en 1783 le problème avec des conclusions différentes :
le venin "doit séjourner pendant un certain temps dans les plaies" pour devenir dangereux, et "le mercure a toujours été plus nuisible qu'utile". Il conseille donc des solutions typiquement chirurgicales où on nettoie les plaies grâce à "une phiole de beurre d'antimoine tombé en déliquescence" introduite au plus profond de la plaie par une sonde ; ensuite on recouvre la plaie d' "un emplâtre vésicatoire", et on donne au malheureux patient de "l'alkali volatil-fluor, dans une infusion de fleurs de sureau... Je n'attribue à ce remède aucune vertu pour guérir la rage; mais je l'emploie comme tonique et sudorifique. Plusieurs de mes blessés n'en ont point pris, et ne s'en sont pas plus mal trouvés". Malgré cette conclusion, où transparaît sa perplexité, il affirme que sa méthode a été utilisée avec succès à Paris, tandis que dans le Lyonnais et la Dombes on utilise toujours le mercure et on laisse mourir les hydrophobes (Dissertation sur la Rage, "extrait adressé, par ordre de M. l'Intendant, à MM. les Curés, pour en être, par eux donné communication aux Habitans, et envoyé des copies aux Médecins et Chirurgiens de leurs Paroisses". ADCO, C 363).

Quand et comment une maladie est-elle épidémique ? En 1758, le Dr Vialle observe dans la région de Seurre une maladie qui semble bien plus fréquente que la rage :

elle a le "caractère du sporadisme" et n'a "point ceux de l'épidémie puisqu'elle n'attaque que des personnes du bas peuple, c'est à dire des artisans, des laboureurs et des manoeuvres. Ceux qui jouissent d'une fortune honnête paroissent en être respectés... On peut donc sans trop donner au hazard soupçonner icy une cause particulière qui, influant sur les uns, n'a point de prise sur les autres. La mauvaise nourriture, un travail pénible et continu, l'usage souvent immodéré d'un vin blanc que les intempéries ont rendu extrèmement acide, un hyver rigoureux suivi d'un printemps plus chaud et plus sec qu'on ne l'éprouve communément me paroissent la source du mal. La mauvaise qualité des aliments combinée avec les causes que je viens de déduire a produits des sucs épais qui, séjournant dans l'estomach pendant l'hyver, y ont acquis un certain caractère de malignité ; ces mêmes pus, fermentés par la chaleur du printemps, ont passé dans la masse du sang, et ont fait éclore différentes maladies suivant les différentes complexions, car on voit régner en même temps des fièvres doubles, tierces, doubles tierces, des fièvres continües, surtout des points de côté et des fluxions de poitrine..." ces dernières paraissant avoir "pour germe un rhume négligé".

Voilà donc pêle-mêle des affections des voies respiratoires et des fièvres ondulantes qui pourraient effectivement être d'origine alimentaire, comme la brucellose, ou d'origine paludéenne, puisqu'il semble bien que la malaria ait sévi dans la plaine de la Saône. L'historien a bien du mal à formuler un diagnostic rétrospectif avec les analyses peu rigoureuses des médecins du temps.

La lecture du rapport du Dr Girault, médecin d'Auxonne qui intervient en 1773 dans une épidémie qui sévit dans la vallée de l'Ognon, vers Pesmes et Perrigny, inspire la même perplexité :

"Le dessèchement des mares et marais, dont ce village est entourré peut avoir répandu dans l'air des miasmes assés malfaisants pour troubler toutes les digestions, et contribuer ainsi à la naissance de la maladie. Cette conjecture est d'autant plus probable que, parlant avec les anciens du village, et visitant le livre des mortuaires, les mêmes années que ces mares et marais furent desséchés par un été et un printemps sans pluye, cette même année dis-je ( sic ), et les mêmes mois, il mourut une cinquantaine de personnes ; on m'a observé qu'alors, il y régnoit des fluxions de poitrine et pleurésies, lesquelles cependant pourroient avoir été symptomatiques et compliquées de fièvres, ou putrides, ou malignes".

Il est d'autant plus difficile d'établir le diagnostic, même sur le moment, que les habitants sont hostiles à l'ouverture des cadavres, et que l'on doit les enterrer très vite parce qu'ils se décomposent. Le médecin administre les vomitifs habituels à tout hasard, au risque d'affaiblir les malades (ADCO, C 369).

Le même type de maladie sévit en 1787 dans le Châtillonnais, et le caractère épidémique est plus frappant, puisque des familles entières en sont atteintes. Venu de Châtillon, le Dr Luyt décrit en détail les symptômes intestinaux en des termes dont nous épargnerons la citation à nos lecteurs ; il prescrit toujours le même échantillonnage de remèdes traditionnels, lavements, émétiques, purgatifs, mais propose surtout un régime alimentaire de "bouillons légers" ou de "décoctions d'herbes", qui remplacent le veau que les bouchers locaux n'ont plus. On désinfecte les locaux par des "fumigations avec le vinaigre", et on donne à boire de la limonade légère. Ces derniers remèdes paraissent moins dangereux que les précédents, si l'on est en présence d'une forme de typhoïde ou de choléra. L'analyse met toujours en avant des problèmes d'hygiène en attribuant la calamité

"1°. aux aliments indigestes et âcres dont s'étoient nourris les pauvres habitants de cette paroisse (Balot), tels que le mauvais pain, des soupes, où l'huile de chenevi ou de navette servoient de beurre, du lard et du jambon souvent rances, n'usant en aucune façon de viandes fraiches ;
2°. à la suppression de la transpiration, surtout pendant la nuit; la misère de ces gens étant telle qu'ils n'ont au lit pour ainsi dire ny draps ny couvertures, de pauvres habillements leur en tenant lieu ;
3°. enfin aux fumiers d'une étendue considérable, répandus ça et là à côté et le long de leurs maisons, ainsy que le long des rues, dont les égouts, qui parviennent à une mare d'eau croupie servant d'abreuvoirs, située au milieu du village, ne peuvent que produire une fermentation putride capable d'infecter l'air".

Car, si au XVIIe siècle l'eau était soupçonnée d'être un facteur de contagion en agressant le corps, ce qui a fait perdre aux Français l'habitude de se laver, le XVIIIe craint davantage l'air, ce qui le pousse à insister sur l'aération des locaux d'habitation, mais l'amène à négliger les contaminations par l'eau potable, qui sont probables dans le cas évoqué. La médecine a en fait bien peu progressé, et dans ce village le seul avantage de l'arrivée d'un vrai médecin est qu'il fait cesser les saignées qu'avaient prodiguées les chirurgiens du lieu : la maladie qui avait tué 10 personnes cesse alors d'être mortelle (ADCO, C 370).

Les plus grands esprits s'interrogent sur la contagion ; ainsi le Dr Maret, dont nous avons souligné le rôle, pose-t-il dès 1778 le problème de la "fièvre des prisons", en soulignant que le milieu carcéral est atteint périodiquement par de graves épidémies, et qu'il est vulnérable

"1°, parce que les murs étant très élevés et les cours peu spacieuses, l'air s'en renouvelle difficilement et y conserve longtemps la chaleur qu'il a contractée ;
2°, parce que, faute d'une infirmerie, on est obligé de renfermer dans les mêmes cachots les sains et les malades" ; il a donc proposé que l' "on tînt les cachots ouverts pendant la journée", et qu' "on permît aux prisonniers de se tenir dans les cours, et l'on fît distribuer à ceux qui se portent bien, de même qu'aux malades, du vinaigre à mêler à l'eau qui leur sert de boisson".

Les prisonniers dijonnais auraient donc droit à la boisson du soldat romain, qui est au moins rafraîchissante et assez stérile, mais ce n'est pas la raison invoquée :

"L'usage du vinaigre favorise la guérison des malades en corrigeant l'alkalinité de leurs humeurs, et en rallentissant dans ceux qui se portent bien la tendance de leur masse humorale à cette alkalinité".

Maret obtient du moins l'accord des religieuses qui s'occupent toujours des prisonniers, et estime qu'il n'y aura pas besoin des procédés désinfectants qu'expérimente alors le grand chimiste bourguignon Guyton de Morveau. C'est compter sans l'intervention du médecin payé par les fermiers des galères, qui dénonce le vinaigre comme un "poison" : Maret se contentera de ne distribuer son vinaigre qu'à ceux qui n'iront pas aux galères. Le problème des prisons est grave, car sous l'Empire les prisons dijonnaises seront des foyers d'infection très meurtriers (ADCO, C 363).

Mais le problème le plus urgent à la fin de l'Ancien Régime est celui de la variole, maladie éruptive que l'on identifie assez bien, et qui subsiste à l'état endémique depuis le règne de Louis XV, qui en est lui-même mort. Maret s'était interrogé sur l'origine de la maladie, et avait fait resurgir la vieille explication des médecins arabes du Moyen Age, suivant laquelle la maladie serait due à un reste de sang menstruel passé dans le cordon ombilical, donc à une corruption du sang, explication caractéristique de la théorie humorale. Mais, tout en critiquant Maret, ses adversaires du "Journal de Médecine, Chirurgie, Pharmacie" ne trouvent à proposer en 1781 que des règles d'hygiène et un régime alimentaire, et s'interrogent toujours sur le mode de contagion (ADCO, BR1.380).

Or une enquête menée en 1787 montre qu'après une offensive sérieuse en 1777-1779, puis une accalmie, la variole frappe de nouveau après 1783, et aurait causé dans le bailliage de Dijon 317 morts de 1783 à 1786, tous des enfants, ce qui commence à inquiéter l'opinion publique. On dispose de données fournies par les prêtres pour 7 paroisses atteintes en 1777-1779, et pour 30 paroisses frappées par l'épidémie suivante ; dans les deux cas, il y a 18 % de décès par rapport au nombre des malades, aucune amélioration n'est sensible et aucune solution n'est en vue : on ne connaît alors que les techniques d'inoculation, qui peuvent immuniser si elles sont pratiquées correctement, mais présentent des risques, et ne sont pas diffusées en Bourgogne. Les résultats du progrès médical sont donc encore bien peu tangibles (ADCO, C 70 et C 371).

 

10. LES DEBUTS DE LA STATISTIQUE DEMOGRAPHIQUE

Georges Bouchard soulignait les difficultés que présente l'étude des populations sous l'Ancien Régime, et montrait le caractère fantaisiste des chiffres cités pour Dijon et son bailliage. En l'absence de recensements individuels systématiques, dont nous connaissons aujourd'hui les imperfections, on utilise essentiellement les registres tenus par les prêtres pour les baptêmes, les mariages et les sépultures, mais ces registres ne donnent pas l'effectif total de la population. Les évaluations du temps reposent surtout sur la notion de feu, dont le fondement est fiscal ; pour obtenir une évaluation de la population, on multiplie par un coefficient représentant le nombre moyen d'habitants par feu, selon Bouchard, environ 4,5, puis 4 après 1770, en raison de la baisse de la natalité. L'Abbé Courtépée, auteur de l'étude la plus complète sur la Bourgogne sous Louis XV, cite pour les localités le nombre des feux et celui des communiants, mais le rapport entre les deux données varie souvent d'une localité à l'autre.
On comprend que les contemporains aient pu croire à une baisse de la population, à partir d'évaluations souvent erronées ou contradictoires, alors que la fin des grands fléaux et un début timide du recul de la mortalité infantile faisaient augmenter la population dans tout le royaume, et, plus encore, dans d'autres pays. La crainte d'une baisse de la population a du moins l'avantage de stimuler le zèle des pouvoirs publics pour la santé des sujets, et de les amener à s'intéresser à la démographie, qui est pour nous le seul moyen de connaître vraiment l'état sanitaire de la grande masse de la population : elle est, suivant la belle formule de Michel Vovelle, la "mesure du poids de la mort collective".

DOCUMENT 10a : DONNEES DES PREMIERES ENQUETES SOUS LOUIS XV ( ADCO, C 46 et 47 ).

En 1770, l'Académie de Dijon faisait une enquête en utilisant la méthode des sondages, à partir d'un échantillon de 47 paroisses de l'actuelle Côte-d'Or et du bailliage de Chalon ; elle en tirait les indications suivantes, tirées d'observations sur la période 1759-1769 :

"La proportion des naissances des garçons aux naissances des filles est à peu près comme de 15 à 14, c'est à dire qu'il est né environ un 15ème de plus de garçons que de filles.
La proportion des morts des hommes à celle des femmes est à peu près comme de 25 à 24. Il est mort environ un 25ème plus d'hommes que de femmes...
La proportion des mariages aux naissances a été à peu près comme de 8 à 39 ; il est né 39 enfants où il s'est fait 8 mariages...
L'année commune (c'est à dire moyenne) des naissances est de 896 moins un dixième. En multipliant ce nombre par 25 1/4, on trouve 22624, ce qui forme, à 7 près, le nombre d'habitans porté sur la 3ème colonne du présent Etat : il en résulte qu'on peut regarder comme juste le système de multiplier le nombre des naissances d'une année commune par 25 pour trouver à peu près le nombre des habitans d'un canton".

En fait, les chiffres obtenus restent sujets à caution : le pourcentage des naissances masculines par rapport aux naissances féminines, de l'ordre de 107 %, est supérieur à celui que l'on observera dans les dénombrements systématiques. La natalité moyenne, d'environ 3,9 %, paraît importante, compte tenu de l'âge tardif des mariages, et la mortalité de 3,5 % parait plus vraisemblable. Quant au coefficient de 25 pour passer du nombre des naissances à celui de la population totale, il est très discuté à l'époque (ADCO, C 47).

Des études menées à cette époque sur les villes entre 1770 et 1773 donnent des chiffres assez différents : 2,7 % pour la natalité, ce qui peut paraître peu compatible avec les autres données qui évaluent à 6 la moyenne des naissances par rapport aux mariages, et ne peut s'expliquer que par des proportions de célibataires considérables ; en revanche le taux de mortalité de 3 % ne paraît pas excessif (ADCO, C 46).
Un autre sondage mené vers 1773 dans un échantillon de 374 paroisses rurales montre les faiblesses de la méthode. Si la plupart des échantillons donnent des résultats vraisemblables de 3,5 à 4,5 de moyenne par bailliage, pour le rapport entre les naissances et les mariages, on trouve des résultats aberrants, comme un taux de natalité de 6,1 % pour l'échantillon du bailliage de Dijon, taux biologiquement impossible, lié à des erreurs de calcul ou au choix de paroisses atypiques. En revanche, on y voit apparaître des différences significatives entre la démographie nataliste du bailliage d'Auxonne et celle du bailliage de Châtillon, contraste que les études ultérieures confirmeront (ADCO, C 47).

DOCUMENT 10b : LES RESULTATS DES DENOMBREMENTS SYSTEMATIQUES OPERES SOUS LOUIS XVI : TEXTES, COURBES DES BAPTEMES ET DES SEPULTURES, HISTOGRAMMES DES TRANCHES D'AGE (ADCO, C 58 à 71, 73bis et L 496).

On voit quel progrès considérable représente la collecte annuelle systématique des données démographiques dans chaque paroisse, opérée à partir de 1774 pour toute la Généralité, puis le dénombrement ordonné en 1786 par l'Intendant Amelot de Chaillou. Celui-ci, dont le père a été lui-même Intendant à Dijon avant de devenir Secrétaire d'Etat, est un des plus jeunes et des plus talentueux du Royaume, et sera le dernier Intendant. Le dénombrement Amelot, qui est toujours considéré comme un des plus fiables de l'époque, sera publié en 1790 et servira de base statistique aux réformes de l'époque révolutionnaire.

Si on considère l'évolution numérique globale de 1774 à 1787, on voit qu'il naît, dans les neuf bailliages qui constituent à peu près notre département actuel, assez régulièrement 11500 à 12500 enfants chaque année, et que les fluctuations démographiques restent surtout liées aux variations des décès, qui peuvent osciller entre 8300 et 13000 ; ce qui signifie que, si globalement la population augmente, il y a quand même bon nombre de mauvaises années : la situation est excellente à la fin du règne de Louis XV, et les décès atteignent leur minimum en 1776 et 1777, mais globalement elle se dégrade de nouveau à partir de 1779, il y a de mauvaises années en 1783-1785 avec un maximum de décès en 1783, et on ne retrouve une croissance nette qu'en 1786-1787. Il n'est pas surprenant de constater que le bailliage le plus peuplé, celui de Dijon, qui représente à lui seul plus du quart des baptêmes et des sépultures, suit cette évolution générale. En revanche, le vaste bailliage de Châtillon, déjà moins peuplé dans une région pourtant moins dense que la moyenne française, obtient toujours des résultats positifs même dans les pires années (ADCO, C 58 à 71).

On est très loin de la vision schématique de la transition démographique que présentent aujourd'hui nos manuels scolaires, et qui est largement influencée par l'évolution contemporaine du Tiers Monde : celle d'un processus assez régulier où le déclin de la mortalité précède celui de la natalité et provoque l'explosion démographique.
La mortalité a certes baissé, et la plupart des bailliages descendent en dessous de 4 % par an, mais cela n'exclut pas les mauvaises années où le solde est négatif ; les calculs de Christine Lamarre, fondés sur les dossiers évoqués ci-dessus et sur le dénombrement Amelot, confirment les observations des médecins des Lumières : le climat est effectivement plus sain dans le Châtillonnais, où la mortalité descend à 3,1 %, mais la pression démographique est aussi moins forte dans ces plateaux peu peuplés, alors que le bailliage d'Auxonne bat les records régionaux de mortalité, avec un taux effrayant de 5,1 %, qui est probablement en partie dû à l'infection paludéenne.

En revanche, les démographes observent des milieux et des régions où la natalité baisse avant la Révolution, et, en Bourgogne, on voit une forte différence entre le sud, où la natalité dépasse souvent 3,8 %, et atteint encore 4,1 % dans le bailliage d'Auxonne, et les bailliages du nord, où la natalité est plus faible, à Beaune, à Arnay, à Avallon, à Châtillon, à Dijon. Antoinette Chamoux et Cécile Dauphin ont décelé la pratique de la contraception dans le Châtillonnais, où les femmes qui se marient plus tôt n'ont pas plus d'enfants que les autres, et où les différences entre les couples s'estompent. En conclusion, en Bourgogne comme dans la plupart des régions françaises, pas de forte croissance, mais une croissance irrégulière et au fond assez lente.

Nous publions à la page précédente des courbes des baptêmes et des enterrements dans trois villes importantes, mais de tailles très différentes ; avec près de 23000 habitants, Dijon est de loin la plus grande ville de la Province, mais ne figure pas parmi les grandes villes françaises ; Beaune, qui en compte environ 8700, est déjà la deuxième ville de l'actuel département, mais est nettement dépassée par des villes comme Chalon, Auxerre, ou Autun ; Semur, avec plus de 4500 habitants, est la troisième ville du département actuel. Les chiffres exacts ne sont pas toujours aisés à connaître, et nous avons tenu compte des données des hôpitaux, qui s'ajoutent aux données des paroisses, mais gonflent les statistiques urbaines avec les femmes de l'extérieur qui viennent y accoucher, et, encore davantage, les pauvres des alentours qui viennent y mourir. Ceci corrige quelque peu une image assez inquiétante d'un milieu urbain où les décès l'emportent encore plus souvent sur les naissances que dans l'ensemble de la Province. Cela s'explique aussi par la faiblesse de la natalité urbaine, causée essentiellement par une proportion élevée de célibataires, la situation étant pire à Dijon où il y a un véritable déséquilibre entre les sexes aux dépens des hommes. Globalement les naissances ont tendance à diminuer en chiffres bruts, sauf à Dijon, où la population augmente un peu, mais où cette croissance ne saurait être attribuée au dynamisme démographique, mais à l'arrivée d'immigrants ruraux (ADCO, C 58 à 71, et L 496).

L'Intendant Amelot s'est également préoccupé de connaître la répartition par âges et par sexe de la population vivante ; les renseignements obtenus ne permettent pas d'établir de véritables pyramides des âges, car la population est divisée en classes d'âge de durée inégale : la première depuis la naissance jusqu'à quinze ans, la seconde de quinze à trente ans, la troisième de trente à cinquante ans, la quatrième de cinquante à soixante, la cinquième de soixante à cent, la dernière, celle des centenaires ne comprenant qu'un total peu significatif de douze en 1786, dont trois seulement dans l'actuelle Côte-d'Or. C'est cette classification en cinq classes que nous avons cherché à présenter dans les trois graphiques de la page suivante. Les cinq classes y sont présentées en commençant par la première à gauche.

La Généralité de Dijon compte, d'après le dénombrement Amelot, plus de 1100000 habitants, parmi lesquels plus de 425000 vivent dans les 7 bailliages de l'actuelle Saône-et-Loire, 64000 dans les 3 bailliages qui seront inclus dans l'Yonne actuelle, plus de 286000 dans les 4 bailliages qui vont former l'Ain, plus de 14000 dans le bailliage de Bar-sur-Seine, et environ 315400 dans 9 bailliages qui vont globalement former la Côte-d'Or (ils comptent des paroisses dans des régions qui vont former la Haute-Marne et la Haute-Saône, mais la Côte-d'Or compte aussi des paroisses champenoises relevant de la Généralité de Châlons) ; le premier graphique concerne l'ensemble de la population de la Généralité, le second graphique concerne les 9 bailliages côte-d'oriens.
Les deux graphiques ne sont pas très différents, alors que le graphique dijonnais confirme l'originalité du milieu urbain. Globalement, il naît 104 garçons pour 100 filles en Bourgogne, et il y a 103 jeunes garçons pour 100 jeunes filles dans la première classe, celle des moins de 15 ans, mais les garçons sont déjà minoritaires dans les bailliages de Châtillon et de Dijon. Comment expliquer cette différence ? Surmortalité exceptionnelle des garçons, émigration ? A Dijon même, les garçons ne sont que 93 % du nombre des filles, et le pourcentage tombe à 72 % dans la deuxième classe, celle des adultes de 15 à 30 ans, où le contingent des femmes est accru par l'arrivée des domestiques issues de milieux ruraux.

De toutes façons, à partir de cette classe, les femmes deviennent majoritaires partout, et la surmortalité masculine se manifeste plus tôt qu'aujourd'hui. Les habitants de la cinquième classe, ceux de plus de 60 ans, considérés alors comme des vieillards, sont environ 6,5 % en Bourgogne, ce qui serait selon C. Lamarre inférieur à la moyenne nationale, mais on vit sans doute mieux en Côte-d'Or, où le pourcentage monte à 7,7% ; et surtout la baisse de la natalité peut favoriser un relatif vieillissement : là où la natalité est plus basse le pourcentage dépasse 8 %, et il atteint 10 % à Dijon, ville à forte proportion de célibataires, d'ecclésiastiques, de veufs et surtout de veuves. Dans la cinquième classe à Dijon les hommes ne sont plus que 69 % des femmes, alors qu'ailleurs un certain équilibre s'est rétabli, avec un taux de 94 %. Le milieu urbain est donc favorable au déséquilibre des sexes, au célibat, donc à la dénatalité et au vieillissement (ADCO, C 58 à 71, et tableaux imprimés récapitulatifs du dénombrement Amelot, L 496).

L'Intendant Amelot a systématiquement fait appel aux curés, en leur faisant remplir des questionnaires, en les invitant à communiquer leurs
"Observatiions sur la paroisse en général, et sur l'espèce des maladies qui y règnent le plus ordinairement, et sur leurs causes".
Si l'on ne possédait pas les Cahiers de Doléances de 1789, les réponses des curés en 1786 nous fourniraient déjà des indications utiles sur le malaise des campagnes à cette époque :
"L'épidémie dominante depuis nombre d'années dans la paroisse de Beire est la plus effroyable misère",
proclame le curé de ce village au nord-est de Dijon. Celui de Bragny, dans la subdélégation de Seurre, dénonce les pratiques du seigneur, qui, pour développer l'élevage des moutons, fait disparaître la vaine pâture et ruine les paysans pauvres.

A Flavigny, le curé note la lenteur de la croissance de la population, évaluée lors d'"un dénombrement exact" à 1172 habitants en 1761, et qui atteint alors seulement 1251 individus, et il invoque pour causes du mauvais état sanitaire :

"1° l'habitation peu commode de la plupart des habitans, exposés de toutes parts à la vigueur du froid dans leurs maisons, mal vêtus et mal couverts dans leurs lits ;
2° l'intempérance à laquelle se livrent la plupart des vignerons et artisans les dimanches et fêtes. On parviendroit à détruire ce dernier vice, l'intempérance, l'ivrognerie, si les decrets du Parlement de Bourgogne qui concernent la fréquentation des cabarets par les habitans du lieu étoient fidellement exécutés, et si les Amendes pécuniaires auxquelles sont condamnés les délinquants étoient commuées en peines simplement humiliantes pour le délinquant, comme de se rendre en prison les dimanches et fêtes après la première messe entendüe... "

La misère matérielle débouche sur la misère intellectuelle et morale. Le curé de Saint-Thibault-en-Auxois note le lien entre pauvreté et crédulité :

"S'ils prennent quelques remèdes, ou plutôt poison, ce sera auprès de ces charlatans qui les tuent plutôt que de les guérir, ou les fait tomber dans quelques maladies chroniques ; quod vidi testor (je témoigne de ce que j'ai vu) : il y en a à qui j'ai été obligé de faire avaler force huile pour émousser la violence des remèdes, autrement ils y auroient succombés .
S'adresseront-ils aux maîtres de l'art ? Non, car la pluspart font payer les médicamens si cher qu'ils préfèrent pour ainsi dire la mort plutôt que de recourir à eux, dans la crainte qu'is ont de se plonger, eux et leurs enfants, dans une plus grande misère par les payemens exhorbitans que, tôt ou tard, ils sçavent et trouvent les moyens d'exiger d'eux ; il faudroit être à même, Monseigneur, de voir les pauvres misérables, comme nous le sommes journellement, couchés sur la paille à demie pourrie, couverts de haillons, dénués de tout, pour que vos entrailles paternelles remplis de bonté et de tendresse s'enflamassent encore davantage de compassion à l'aspect des tristes victimes de la misère, car j'ose dire, Monseigneur, que dans toute ma paroisse qui se compose de quatre-vingt-trois feux, à peine j'en trouve une vingtaine qui soit un peu commode, c'est à dire qui mangent du pain et payent les marchands".

C'est déjà le langage des Cahiers de Doléances, et d'ailleurs un curé réclame déjà la prise en charge par l'Etat des soins donnés par les chirurgiens aux pauvres. L'enquête démographique stimule les revendications : il ne suffit pas de compter les habitants, encore faut-il améliorer leur sort (ADCO, C 73 bis).

TROISIEME PARTIE : LA SITUATION AU DEBUT DE L'EPOQUE CONTEMPORAINE

11. LA CONTINUITE DE L'ACTION DES POUVOIRS PUBLICS

Les résultats obtenus étaient bien modestes, et on pouvait craindre que la crise révolutionnaire ne débouchât sur un retour en arrière : la disparition des Intendants privait pendant plusieurs années les régions de représentants stables du pouvoir ; la suppression des ordres religieux pouvait priver les hôpitaux de personnel et risquait de faire disparaître leurs moyens de financement ; enfin l'abolition des structures corporatives interrompait la formation et la cooptation des chirurgiens, des pharmaciens et des sages-femmes, tandis que la disparition des universités posait le problème de la formation des médecins. Ajoutons bien sûr la crise financière permanente, les troubles civils, l'emprisonnement ou l'exil des citoyens les plus aisés, et surtout la guerre, avec les nécessités du recrutement, du ravitaillement et du transport des troupes ; tout cela pouvait perturber sérieusement la vie matérielle de la population, donc aggraver les problèmes sociaux et sanitaires.

DOCUMENT 11a : EXTRAITS DE DOCUMENTS DE LA PERIODE REVOLUTIONNAIRE ( ADCO, L 497, 540 à 543, 1032 et 1037 ).

Il est évident que ces difficultés ne peuvent être aisément surmontées, mais il faut souligner un effort collectif pour que l'action des autorités ne soit pas interrompue. A partir de 1790, à partir des données statistiques d'Amelot, on met en place les nouveaux cadres administratifs, les rôles de l'impôt permettent de dresser les listes des citoyens actifs et de procéder à l'élection des nouvelles autorités (ADCO, L 497). François Chaussier, (1746-1828) qui était un des chirurgiens les plus en vue de la fin de l'Ancien Régime, se charge à Dijon de cours publics d'anatomie "pour l'instruction des Etudians en chirurgie et des Elèves de l'Ecole de Peinture". Ces cours vont se poursuivre et les autorités locales montrent ainsi leur souci de ne pas interrompre la formation des personnels (ADCO, L 542).
Ainsi à propos des cours publics de formation des sages-femmes, on déplore en l'An VI qu'ils aient été interrompus durant l'An IV et l'An V "faute de fonds pour cette nature de dépense", puisque cette période du début du Directoire correspond à l'apogée de la crise financière. L'Administration Centrale de la Côte-d'Or les rétablit, considérant

"que de tous les établissemens que l'humanité et la justice sollicitent, sur-tout en faveur des citoyens des campagnes, il n'en est point de plus utile et de plus nécessaire...
qu'en soutenant un pareil établissement, où se forment des citoyennes dans l'art de l'accouchement, c'est venir au secours, non seulement de l'humanité, mais encore être utile à la classe la moins aisée des citoyens du département, qui trop souvent ne sont pas dans le cas d'appeler un officier de santé, et sont forcés de se confier à de soi-disant sages femmes nullement instruites, et qui, cependant, s'immiscent dans la pratique de cet art".
On rétablit ainsi des séries de cours de trois décades deux fois par an, destinées à vingt femmes " prises dans les communes des divers cantons du département".
"Il est recommandé aux Administrations municipales de ne présenter que des sujets qu'elles jugeront dans le cas de profiter des leçons qui seront données, d'un âge en dessous de 40 ans, de bonnes vies et moeurs, et sachant, autant que faire se pourra, lire et écrire".

Les élèves sages-femmes recevront 1,50 f par jour, plus des indemnités de déplacement ; la qualité des cours semble telle que l'on envisage de recevoir aussi des élèves payantes, venues même d'autres départements.

Dans le même but, en l'an VI, le Département réglemente la formation des officiers de santé, qui vont remplacer les chirurgiens de campagne, et établit à Dijon
"une commission d'examen, composée d'un médecin, d'un chirurgien et d'un pharmacien, laquelle est chargée spécialement d'examiner les citoyens qui se destinent à exercer, dans l'étendue du département, la profession d'officier de santé ou à vendre des remèdes". L'exercice illégal de ces activités sera désormais passible d'arrestation et de traduction devant les tribunaux correctionnels ( ADCO, L542 ).

On reprend dés 1792 la distribution de médicaments aux pauvres des campagnes :

"L'organisation de l'homme est naturellement forte, explique l'Administration départementale, capable de résister à toutes les causes d'altération... mais les passions, les abus, les excès de toutes espèces débilitent sa constitution première, le rendant sujet à mille maladies ; et la nature affoiblie par le concours de tant de causes diverses est incapable, dans plusieurs circonstances, de lutter avec succès contre les maux qui l'accablent. De là le besoin d'aider la nature, d'exciter, de soutenir ses forces, de diriger ses efforts ; de là la nécessité des remèdes".
On propose toujours une boîte-type, mais on fait un effort pour bien en expliquer l'utilisation :
"1° Trois onces de tartrite de potasse antimonié, ou tartrite émétique" : il s'agit donc d'un vomitif, mais qui est aussi "fondant, laxatif et altérant", et il faut l'éviter dans les cas d'hémorragies et de maladies douloureuses et inflammatoires.
"2° Trois onces et demie de poudre purgative pour cent quarante deux doses", qu'il faut utiliser avec modération, surtout pendant l'été, quand les paysans sont fatigués par le travail.
"3° Quatre onces de quinquina", que l'on utilise en décoction ou en infusion dans du vin ; les vertus de l'écorce de quinquina seront utilisées surtout pour les "fièvres intermittentes malignes" de type paludéen, mais non pour des affections ordinaires de printemps.
"4° Une once de poudre vermifuge pour soixante quatre doses", mélange chimique utilisé "pour les enfants, surtout ceux des campagnes, à raison du mauvais régime".
"6° Quatre onces de thériaque", calmant classique, "très utile vers la fin de la dysenterie".
"8° Une once d'ammoniaque, ou alkali volatil", contre les syncopes et les apoplexies.
"9° Deux onces de solution acéteuse de plomb, ou extrait de saturne",
pour les maladies de peau.
La pharmacopée traditionnelle à base de plantes est donc progressivement remplacée par des produits chimiques, et si le langage de la médecine humorale n'a pas disparu, on utilise avec modération les purgatifs ou les saignées, que l'on n'a pas encore remplacées par les sangsues.

A la fin de la Révolution, l'Ecole de Médecine de Paris tente d'attirer l'attention des départements sur la variole, surtout après l'épidémie de l'An VI, et réclame de nouveau des rapports sur les épidémies, mais il ne s'agit encore que de promouvoir l'inoculation, puisque ce n'est qu'en 1798 que Jenner publiera en Angleterre son étude décisive sur la vaccine (ADCO, L 543).
Une innovation aux conséquences plus immédiates est l'établissement du contrôle médical sur le recrutement militaire. Cette décision est prise par le Comité de Salut Public de l'An III, et le texte est signé entre autres par deux de nos plus illustres compatriotes, Lazare Carnot et Guyton-Morveau ; il prévoit 54 cas de réforme. On y trouve retenus les cas d'infirmité évidents, cécité, mutité, surdité, paralysies, atrophies des membres, etc., mais aussi des troubles respiratoires, dont l'asthme et la tuberculose, alors appelée phtisie, ou caractérisée par l'hémoptysie, ou crachement de sang, des troubles cardiaques, des maladies de peau, des maladies urinaires ou vénériennes, des infirmités sexuelles, des tumeurs, etc., et, en 54ème position, "la démence, la manie et l'imbécillité, reconnues incurables". A partir de l'instauration sous le Directoire de la conscription, les conseils de révision feront un contrôle médical systématique de la population des jeunes mâles. Ces contrôles révéleront que la Côte-d'Or se place dans une honnête moyenne nationale (ADCO, L 1032).

En fait la crise révolutionnaire a peu d'impact sur l'évolution de la population, même si on tient compte de la guerre. Malgré une participation importante des jeunes bourguignons aux engagements, participation qui est revendiquée comme un signe de patriotisme et d'adhésion au nouveau régime, les pertes ne paraissent pas de nature à affecter l'évolution démographique. Une recension, effectuée en l'An VI, des décès militaires survenus entre l'An II et l'An V, ne cite que 83 morts, dont 50 aux frontières nord-est du pays ; ce total est probablement incomplet, et l'administration républicaine n'a pas intérêt à diffuser des chiffres alarmants, mais il est probable que la guerre tue encore peu ( ADCO, L 1037 ).
Nous pouvons citer les données concernant l'évolution globale de la population du département, d'après des documents utilisant les actes d'Etat-civil :

ANNEES
NAISSANCES
MARIAGES
DECES
AN I
12439
3720
9932
AN II
13840
3894
11968
AN III
13483
3196
9852
AN IV
13615
2820
8459
AN V
14026
2546
9586
AN VI
13167
3115
9225

Le département aurait ainsi gagné plus de 20000 habitants en six ans : la croissance est donc bien plus soutenue que dans les années 80. Les calculs établis en 1790 à partir du dénombrement Amelot donnent une évaluation d'environ 344000 h. pour la Côte-d'Or; on obtiendrait alors une natalité d'environ 3,9 %, supérieure à celle de 1786, et surtout une mortalité tombant à 2,9 % environ. Mais il serait bien prématuré d'y voir l'amorce de la fameuse transition démographique, et la fécondité continue aussi à baisser, elle aussi, puisqu'on n'enregistre plus que 4,17 naissances pour un mariage.
La croissance de la population s'explique donc surtout par la chute provisoire de la mortalité ; comment l'expliquer ? Par un meilleur ravitaillement après la crise frumentaire de 1789, qui voit l'apogée du prix du pain ? Par la baisse de la pression fiscale liée à la désorganisation politique ? Par la disparition des prélèvements de la dîme et du système seigneurial ? Ou tout simplement par de meilleures conditions climatiques ? De toutes façons, l'impact de la crise politique sur la vie matérielle semble très limité, et les côte-d'oriens garderont peu de mauvais souvenirs de leur sort matériel à l'époque révolutionnaire (ADCO, L 497 et 540).

Affiche annonçant les cours publics d'anatomie du docteur Chaussier à Dijon en 1792 (ADCO, L 542).

DOCUMENT 11b : EXTRAITS DE LA CORRESPONDANCE DES PREMIERS PREFETS (début du XIXème siècle. ADCO, M 7 c 1, M 7 f I 1, et M 7 i I 1).

A partir de 1800, se met en place la nouvelle administration préfectorale, qui renoue avec les traditions centralisatrices de la Royauté, et dont les objectifs sont assez semblables. En l'An XIII, le ministre Champagny relance la diffusion des boites de médicaments, en insistant sur la nécessité de bien savoir les utiliser. Il s'agit surtout de reconstituer un service des épidémies, du même type que celui qu'avaient créé les Intendants, en désignant un médecin responsable dans chaque arrondissement, auquel s'adresseront les Maires en cas d'alerte. Mais ce service public sera strictement limité :

"Les secours à accorder aux malades indigens et aux convalescens consistent, outre ceux pharmaceutiques, dans des distributions de bouillon, de viande, et quelquefois d'un peu de vin. De bons alimens sont souvent les remèdes les plus salutaires pour des hommes qui ne subsistent que d'une nourriture grossière. Jadis dans les temps d'épidémie, les curés faisaient faire chez eux le bouillon pour les malades, et ils s'estimaient heureux de pouvoir exercer cet acte de charité... Souvent aussi les hommes riches et les personnes bienfaisantes pourvoyaient à ces dépenses. Il faut, Monsieur (le Préfet), recenser toutes ces ressources".

On ne saurait plus clairement chercher à renouer avec la charité chrétienne traditionnelle, et à économiser les deniers publics. Il est d'ailleurs précisé que les budgets départementaux ne financeront l'aide sanitaire que quand la charité privée sera insuffisante, et pour "les besoins les plus indispensables". Une préoccupation nouvelle est de chercher à éviter d'affoler la population au moment des épidémies, car on aurait vu, (sans doute ailleurs qu'en Bourgogne)
"que l'alarme qu'on se plaisait quelquefois à répandre dans le public, à la première apparition d'une épidémie, avait les conséquences les plus funestes, soit par l'effet de la terreur qu'elle produisait sur les malades, soit parce que l'idée de la contagion éloignait souvent d'eux les personnes destinées à leur donner des secours".

Il s'agira donc de "rassurer les citoyens", et, en vertu de ce principe, à chaque attaque massive du choléra, en 1832, en 1849, en 1854, l'administration répétera au public, contre toute vraisemblance, que la maladie n'est pas contagieuse. Enfin on recommande à l'échelle nationale en cas d'épidémie "les fumigations acides de M. Guyton Morveau" comme désinfectant, et le discours hygiéniste devient offciel ; il s'agit de combattre "les mares, les fumiers, les eaux stagnantes, les voiries, les salles de dissection", et de faire appliquer le décret impérial relatif aux cimetières qui prévoit leur éloignement des habitations (ADCO, M 7 f I 1).

Gravures figurant sur une affichette et montrant un médecin secourant un noyé ; début du XIXe siècle ( ADCO, M 7 a 1 ).

Une recension du corps médical en 1804, assez largement diffusée, puis complétée, montre la diversité des statuts consécutive aux changements politiques.

LES PROFESSIONS DE SANTE EN COTE D'OR SOUS L'EMPIRE

-Docteurs en Médecine aux titres valables dans tout l'Empire ( Anciennes Universités : Montpellier, Besançon, Nancy, etc. ) : 22
-Maîtres en Chirurgie des anciennes Communautés, aux titres valables dans tout l'Empire ( Dijon, Autun, etc. ) : 82
-Maîtres en Chirurgie ne pouvant exercer que sur place : 5
-Chirurgiens-experts dentistes bandagistes : 1
-Officiers de santé départementaux ( statut An VI, voir ci-dessus ) : 5
-Sages-femmes formées avant la Révolution : 5
-Sages-femmes à diplôme départemental ( An VII -An XIII ) : 72
-Docteurs en Médecine des nouvelles formations ( Strasbourg, Paris, etc. ) : 29
-Docteurs en Chirurgie des nouvelles formations : 3
-Officiers de santé recrutés par jury : 4
-Officiers de santé recrutés par diplôme : 49
-Pharmaciens des anciennes Communautés : 8
-Pharmaciens recrutés par jury départemental ( An VI -An X ) : 5
-Pharmaciens élèves de l'Ecole Spéciale : 1
-Pharmaciens recrutés par jury, après 1808 : 10
-Herboristes, après 1809 : 1

En fait, les officiers de santé prennent la place des chirurgiens, le titre de chirurgien étant réservé aux plus prestigieux, c'est à dire à ceux qui exerçaient avant 1789 dans les hôpitaux urbains. Globalement, il paraît y avoir diminution du personnel médical à la suite des changements de structures, mais il faudrait tenir compte du personnel militaire, très nombreux sous l'Empire et, par la force des choses, souvent très expérimenté, qui pourra revenir à des carrières civiles après 1815 ; en ce qui concerne les sages-femmes, il y a probablement amélioration de la formation théorique. Il faudrait aussi tenir compte des religieuses, qui réapparaissent dans les hôpitaux, ainsi qu'en témoignent de nouveau leurs litiges avec les pharmaciens. En fait, compte tenu de la faible consommation médicale du temps, il n'y a probablement pas vraiment pénurie de personnel (ADCO, M 7 i I 1).

En ce qui concerne la politique sanitaire elle-même, le fait le plus important est le développement de la lutte antivariolique. En l'An XII, lors d'une réunion présidée par le Préfet, le citoyen Calignon rappelle, au nom du Comité de vaccine, les débuts de cette lutte. Comme nous l'avons signalé, l'inoculation n'était guère pratiquée, "parce qu'elle n'étoit point exempte de dangers", d'où l'intérêt suscité en Côte-d'Or par la découverte publiée par Jenner en 1798. Dés l'An VIII, le docteur Aubert va à Londres se renseigner et ramener les premiers vaccins, que Bornier utilise à Dijon.

"Les premières inoculations faites par Bornier furent si concluantes, les premiers vaccinés furent si impunément exposés à la contagion de la petite vérole, qu'après des faits si confirmatifs des expériences proclamées, nous crûmes devoir nous empresser de rendre hommage à la vaccine, en cherchant tous à la propager. Les citoyens Hoin, Tarnière, firent un grand nombre de vaccinations ; les hommes de l'art, pères de famille, n'hésitèrent pas à y soumettre leurs enfans ; toutes les personnes exemptes de préjugés, susceptibles de conviction, nous montrèrent la plus grande confiance... A Beaune, le cit. Morelot a pratiqué un grand nombre d'inoculations ; à Nuits, Pignot père et fils ont été zèlés fauteurs de cette nouvelle découverte...".

En l'An XII, le Préfet organise des comités de vaccine dans chaque Arrondissement, il fait établir des dépôts de vaccins dans les hôpitaux pour les pauvres ; ensuite vont commencer les campagnes systématiques de vaccination. En janvier 1808, Carion, dans le Journal de la Côte d'Or, signale qu'après l'intervention du Maire d'Auxonne, "depuis 1803 juqu'au 31 décembre 1807, 136 enfans des deux sexes ont été vaccinés, qu'aucun d'eux n'a contracté la petite vérole, et que 177 autres qui n'avaient pas subi l'inoculation ont été enlevés par la petite vérole à leurs parens" (ADCO, M 7 c 1).

Le combat n'en est qu'à son début : à Dijon même, pendant l'été de l'An X et l'automne de l'An XI, donc en 1803, la variole avait fait plus de 200 morts, presque tous des enfants ( ADCO, 2 E 239 / 114 et 117 ).
Quand des sociologues "polémologues", en quête de déterminismes simplificateurs, tentent d'expliquer la vague des conquêtes militaires révolutionnaires et napoléoniennes par la pression démographique s'exerçant sur une population française libérée de la variole, on sombre dans un schéma de politique-fiction, puisque la pression démographique française est plutôt plus faible que celle qui règne dans certains pays voisins, que la variole n'a jamais eu l'ampleur d'une vraie pandémie, et qu'elle mettra bien longtemps à disparaître après 1798.

12. VIVRE ET MOURIR SOUS L'EMPEREUR

La situation démographique au début du XIXe siècle peut être mieux connue grâce aux registres d'Etat-civil, dont la tenue s'améliore à partir du Consulat : il y a eu une phase d'adaptation durant la Révolution, pendant laquelle les registres ont été plus ou moins bien tenus, et où, dans les villes, on a tenu des registres par Sections ; désormais l'administration propose des modèles de rédaction, au début imprimés, et fait tenir des registres par Communes, un pour les naissances et les régularisations, un pour les mariages et les divorces, un pour les décès. Ceux de Dijon ont de plus l'avantage d'indiquer, durant cette période, la cause des décès par une mention marginale succincte. Des difficultés d'appréciation subsistent néanmoins.
Tout d'abord, la France est presque toujours en guerre, et il est bien difficile de connaître le nombre des hommes qui meurent au loin. Les actes de décès sont rédigés la plupart du temps dans les hôpitaux militaires, puis transmis aux communes d'origine du soldat pour "extrait mortuaire", et les extraits sont recopiés dans le registre, mais toujours avec retard, et il est probable que bon nombre de décès lointains en territoire ennemi n'ont pas été signalés au cours de la période, ou même ne seront jamais enregistrés ; les démographes considèrent le pourcentage de sous-évaluation comme très élevé.

A Dijon, on peut relever au moins 214 décès de soldats d'origine dijonnaise entre l'an X et 1816, les années les plus meurtrières étant 1807, l'année de la campagne de Prusse Orientale, et 1814, l'année de la campagne de France. Précisons que très peu de soldats meurent au combat, à Eylau ou Friedland par exemple, et que la plupart meurent de leurs blessures ou de maladie dans des hôpitaux militaires, en Italie, en Espagne ou en France. On est cependant loin de l'hécatombe de 1914-1918, du moins pour ce milieu urbain (ADCO, 2 E 239 / 108, 111, 114, 117, 120, 123, 124, 128, 131, 135, 138, 141, 144, 147, 150, 153, 156).

DOCUMENT 12a : LE TYPHUS A DIJON, D'APRES L'ETAT-CIVIL ET LES INSTRUCTIONS OFFICIELLES (ADCO, M 7 m I 1, et 2 E 239 / 108, 111, 124, 144, 150).

Il y a aussi le problème du sort des prisonniers, qui affluent en grand nombre à Dijon, qui est un important noeud routier. Or les conditions sanitaires sont mauvaises, et les déplacements favorisent les épidémies. Dès l'An VIII meurent à Dijon plus de 150 prisonniers étrangers, surtout russes et autrichiens, c'est à dire souvent tchèques, et plus de 140 soldats français, qui peuvent dès cette époque être belges ou italiens. L'épidémie est alors toujours appelée "fièvre des prisons", et n'est pas clairement identifiée ; en l'An XII, Guyton-Morveau rappelle que depuis 1773, il préconise des fumigations d'acides minéraux qui sont utilisées dans les hôpitaux parisiens, mais que le procédé reste inconnu à Dijon :
"on n'est pas prophète en son païs, écrit-il alors au Préfet, mais au moins que l'on ne prive pas l'humanité du bénéfice de l'invention" (ADCO, M 7 f I 3).

En effet, il y a encore eu 115 décès civils et militaires en l'An IX, et en 1806, c'est l'hécatombe : 31 soldats français, et surtout 483 prisonniers de guerre meurent à Dijon, Russes, Polonais, Ukrainiens de l'armée du Tsar, Allemands, Tchèques, Croates de l'armée autrichienne. A cette époque la maladie est identifiée, c'est le typhus exanthématique, apparu en l'An VIII au siège de Gênes, et qui se répand à partir de la Pologne avec les mouvements de troupes dès 1806 ; il est causé par une rickettsie (microorganisme intermédiaire entre une bactérie et un virus), qui se transmet par les poux. Après quelques années plus calmes, il tue de nouveau en 1812 plus de 300 prisonniers espagnols ; la maladie est clairement décrite, avec les nougans, ou exanthèmes, rougeurs "au dos, aux bras, aux cuisses", et la prostration, ou état typhique, qui annonce la phase finale.

Les instructions ministérielles prévoient surtout des mesures d'hygiène, visant à transporter en charrette les prisonniers fatigués, et à les séparer de la population en les cantonnant dans des casernements isolés, en particulier dans d'anciennes églises :

"9. On placera dans les dépôts des prisonniers de grands tonneaux remplis d'eau aiguisée par l'acide sulfurique du commerce, dans les proportions de trois ou quatre grammes par litre d'eau. On adaptera au bas des tonneaux un robinet, afin que le prisonnier puisse prendre lui-même de ce liquide, soit pour boire, soit pour se laver.
10. A leur entrée au dépôt, on forcera les prisonniers à se laver, et particulièrement les pieds. Cette précaution sera sur-tout de la plus grande utilité à ceux qui arriveront mal chaussés, le manque de propreté des parties inférieures pouvant s'opposer à leur transpiration insensible, et favoriser le développement de diarrhées, dyssenteries, catarrhes...
Il faudra faire distribuer des chaussures aux prisonniers qui en auront besoin.
11. Si l'on donne aux Espagnols d'autres vêtemens que ceux dont ils seront couverts à leur arrivée, on brûlera les effets qu'ils auront quittés.
12. On défendra aux habitans d'acheter absolument aucun objet qui aurait servi aux prisonniers.
13. Tous les jours, dans les casernes, on fera de fortes fumigations d'après les procédés de M. Guyton de Morveau.
14. On fera sortir les prisonniers hors de leurs baraques, et on les obligera à se tenir au grand air aussi souvent que le temps le permettra.
15. Il conviendra d'aviser aux moyens d'utiliser et faire travailler les prisonniers espagnols. Il est indispensable de leur faire prendre de l'exercice et de les distraire de la mélancolie, de l'apathie dans laquelle ils seraient enclins à rester plongés".

On remarquera l'adoption officielle des procédés de désinfection de Guyton de Morveau, qui a retrouvé sa particule nobiliaire ; ce texte prévoit aussi l'hygiène des locaux occupés, l'inhumation des morts à l'écart, la destruction de leurs effets et de leur literie. Quant aux soins, on prévoit de la limonade à base d'acide sulfurique, du camphre pour la "période nerveuse" et du quinquina pour la période de prostration (ADCO, M 7 m I 1).

L'administration établit à Dijon une annexe de l'Hôpital dans l'ancien couvent des Capucins, à l'extérieur des remparts, mais la maladie fera encore des victimes, surtout en 1814, au moment de l'invasion autrichienne, où plus de 170 prisonniers et plus de 220 soldats français, prisonniers, blessés, déserteurs ou insoumis détenus, meurent encore à l'Hôpital ou dans son annexe. A cette époque, le ministre Montalivet fait encore diffuser une nouvelle instruction, où l'on souligne le rôle de la malpropreté, du manque d'aération des locaux, mais aussi des facteurs moraux, "la tristesse, le chagrin, le découragement, la nostalgie" ; le typhus, s'il peut "naître spontanément", est quand même reconnu contagieux, et les précautions sont renforcées.

Il est difficile de savoir dans quelle mesure la population civile dijonnaise a été atteinte par le fléau, étant donné l'imprécision du vocabulaire des employés de l'Etat-civil ; il est possible que parmi les cas de fièvres signalés, il y ait des cas de typhus, mais le fléau a surtout frappé par vagues le milieu carcéral (ADCO, M 7 a 1 ).

Ces phénomènes liés à la guerre empêchent de faire un bilan exact de l'évolution démographique à Dijon durant cette période, et les chiffres de l'état-civil conservent une marge d'incertitude. Ainsi pour les naissances, les abandons d'enfants sont parfois mentionnés, mais le sont-ils tous ? Globalement, il naît 650 à 820 enfants à Dijon chaque année, on atteint un maximum sous le Directoire et un niveau plus faible sous l'Empire, avec un minimum de 620 en 1812 ; il est probable que l'incorporation de nombreux jeunes gens dans l'armée a surtout des conséquences négatives pour la natalité, mais à la longue le souci d'échapper à la mobilisation peut aussi favoriser des mariages et des procréations précoces, puisqu'à cette époque les pères de famille ne partent pas. Si on considère que la population de la ville est à peu près stable, la natalité a toujours tendance à baisser. Les mariages avaient dépassé le total de 200 par an entre 1784 et l'An V, ils sont ensuite beaucoup plus irréguliers, avec une poussée en 1813, quand on cherche à échapper à la mobilisation, puis un minimum de 97, au moment de l'invasion étrangère, et une sorte de rattrapage en 1816, quand la paix revient et que 241 mariages sont célébrés. Mais en moyenne, le nombre de naissances par mariage reste supérieur à 4, ce qui n'a pas grande signification quand une partie importante de la population reste célibataire.

Ce qui apparaît plus clairement est la remontée de la mortalité, même si on ne compte que les décès civils : les décès sont presque toujours plus nombreux que les naissances, sauf pendant trois années calmes sur le plan politique, l'An X, 1810 et 1811, avec des résultats particulièrement inquiétants durant quatre années, où on atteint 1000 à 1200 décès : l'An IX et l'An XII, années relativement calmes où la guerre ne peut expliquer ces résultats, et surtout les années 1812 à 1814, où la situation matérielle de la population se détériore avec la crise économique de la fin de l'Empire et les nouvelles difficultés de ravitaillement. Si l'on estime à 3,2 % le taux de natalité moyen durant ces années, le taux de mortalité tend à lui être supérieur, et redevient considérable (ADCO, 2 E 239 / 106 à 156).

DOCUMENT 12b : MOURIR A DIJON EN 1807, D'APRES LE REGISTRE D'ETAT-CIVIL (ADCO, 2 E 239 / 128).

Nous avons choisi d'étudier de près la situation d'une année normale, c'est à dire sans épidémie de variole ou de typhus, l'année 1807, où on enregistre 647 actes de naissances, 153 mariages et 820 décès civils. Si on retient les actes pour lesquels l'âge au décès est clairement indiqué, pour les civils et les militaires, on a des données pour 810 personnes auxquelles il faudrait ajouter 28 actes concernant des enfants mort-nés ; il n'est pas possible d'utiliser ce dernier nombre pour calculer le taux de mortinatalité, puisque ces naissances ne sont peut-être pas toutes déclarées.

Sur ces 810 actes, 435 concernent des hommes, ce qui indique une forte surmortalité masculine dans une ville où les femmes sont traditionnellement majoritaires. Constatons une fois de plus l'importance de la mortalité infantile, qui représenterait près de 24 % des naissances vivantes : près de 18 % des décès masculins et de 19 % des décès féminins ont lieu avant l'âge de 1an, la plupart se produisant dans les deux premiers mois. Mais ces chiffres sont plutôt moins mauvais que sous Louis XVI, ou que dans d'autres villes comparables, comme Metz, étudiée par Jean Lhote. Peut-être l'absence de la variole durant cette année favorise-t-elle ce résultat, mais il ne faudrait pas y voir le signe du triomphe définitif de la vaccination. Passé le cap d'un an les femmes sont plus résistantes, et on est frappé par l'énorme surmortalité des jeunes adultes mâles, puisque près de 30 % des hommes décédés avaient entre 20 et 30 ans, ce que les décès de soldats français ou étrangers à Dijon, peu nombreux en 1807, n'expliquent absolument pas. Il faudrait pouvoir évaluer les causes de cette surmortalité, faire la part des accidents, de la fatigue liée au travail manuel, etc. En bonne logique, l'espérance de vie des femmes est plus élevée, et elles représentent 62 % des décès survenus après 60 ans.

 

Le graphique ci-dessus n'est pas semblable à celui que nous avons publié au sujet la population vivant à Dijon en 1786 ; il s'agit ici de l'âge au décès ; et les tranches d'âge, qui se lisent toujours de gauche à droite, ne sont plus celles qu'utilisait la statistique d'Ancien Régime : la première tranche est celle des enfants de moins de 1an, la seconde, celle des jeunes de 1 à 19 ans, la troisième, celle des adultes de 20 à 39 ans, la quatrième, celle des adultes de 40 à 59 ans, la cinquième celle de la population de 60 à 79 ans, la dernière, celle des vieillards de plus de 80 ans ; soit des tranches régulières de vingt ans, sauf la première. Globalement, ce graphique concorde assez bien avec le précédent, mais le contraste entre les hommes et les femmes y paraît peut-être aggravé.

La même source documentaire nous indique assez clairement les causes de décès pour 732 personnes, soit la grande majorité des actes. Si on les examine, on voit que les enfants prématurés sont considérés comme normalement vulnérables, et l'on ne mentionne aucune autre cause de décès. Le gros de la mortalité infantile est dû à des diarrhées infectieuses, qualifiées de dysenteries, les troubles de la dentition sont souvent mortels, sans qu'on explique pourquoi, et les parasitoses intestinales frappent plus durement les enfants que les adultes. La plus grande incertitude règne à propos des fièvres qui ne sont pas toujours qualifiées, et qui frappent à tout âge, mais sont, avec les accidents, une des grandes causes de la surmortalité des jeunes adultes mâles. Le faible nombre des décès de femmes en couches témoigne des progrès réels accomplis dans le domaine de l'obstétrique, qui ont fait disparaître une cause traditionnelle de surmortalité chez les jeunes femmes. Conformément aux observations des médecins, les fièvres infectieuses sévissent surtout en été et en automne, les troubles des voies respiratoires à la fin de l'hiver ; les accidents semblent plus fréquents en été, et en 1807, la "fièvre des prisons", qui fait peu de victimes pendant cette année, cesse en été, mais ce n'est pas obligatoirement le typhus. Les vieillards, qui meurent surtout en hiver, ne paraissent pas non plus justifier toujours des diagnostics, ils meurent de "caducité", de "dissolution du sang". L'imprécision des annotations accentue la confusion du langage médical du temps, mais ces annotations sont néanmoins précieuses (ADCO, 2 E 239 / 128).

CAUSES DES DECES A DIJON EN 1807

-Enfants prématurés 31
-Maladies infantiles ( dysenteries, vers, troubles de dentition ) 132
-Maladies infectieuses qualifiées de fièvres ( maligne, bilieuse,
putride, nerveuse, etc.) 263
-Maladies à symptômes éruptifs ( fièvre pourpre, rougeole, etc.) 19
-Maladies à symptômes respiratoires ( phtisie, catarrhe, fluxion ) 69
-Femmes en couches 7
-Fièvre des prisons 33
-Accidents, et suites d'accidents 29
-Troubles cardio-vasculaires ( apoplexie, hydropisie ) 68
-Sénescence ( caducité, paralysie, dissolution du sang, etc.) 49
-Divers 32

DOCUMENT 12c : NAISSANCES ET DECES DANS DEUX COMMUNES RURALES, AIGNAY-LE-DUC ET CHAMPAGNE-SUR-VINGEANNE, DE L'AN V A 1825 (ADCO, registres des séries 2E 7 et 2E 141).

Etant donné l'originalité du milieu urbain, sur lequel notre documentation est toujours relativement abondante, nous avons choisi de terminer par deux exemples ruraux, pour lesquels les registres d'Etat-civil fournissent des séries de données aisément accessibles. Aignay-le-Duc est une bourgade du nord du Département, où une partie de la population complète les revenus du travail agricole par le produit d'un travail artisanal ; la population, en augmentation lente, atteindra 820 habitants vers 1825, dans une région dont le déclin démographique sera précoce. Ce graphique nous aide à comprendre pourquoi.

L'axe des ordonnées indique le nombre annuel des naissances et des décès dans la commune. Celui des abscisses indique les années, l'origine étant l'An V, c'est-à-dire 1797-1798 ; le retour au calendrier chrétien s'opère en 1806, année à laquelle on ajoute l'An XIV interrompu, c'est-à-dire l'automne 1805, et cette année compte donc plus de 15 mois (10ème année sur le graphique), mais la différence est peu sensible. La graduation 5 correspond donc à l'An IX, le 10 à l'An XIV-1806, le 15 à 1811, le 20 à 1816, le 25 à 1821.

Sur cette période de près de trente ans, le bilan naturel n'a été positif que pendant 19 ans, et la croissance globale est donc très lente. La période napoléonienne, de l'An VIII à 1815, est très irrégulière, elle succède aux bonnes années du Directoire (Ans V à VII, An IX), et se traduit par une crise démographique à la fin du Consulat (Ans XII et XIII) et à la fin de la période, en 1814 et 1815 ; on peut invoquer le départ des jeunes hommes à l'armée, mais les actes de cette période ne signalent guère plus de cinq décès militaires. En revanche les années de la Restauration sont assez bonnes après 1820. La mortalité n'a connu que deux maxima importants dont il faudrait connaître les causes, qui n'ont sans doute aucun rapport avec les événements politiques, en l'An XIII et en 1815, mais la cause majeure de la stagnation est la médiocrité de la natalité. Avant la Révolution, pour 798 habitants en 1788, le village obtenait 4,35 naissances pour un mariage, et avait une natalité de près de 3,5 % ; entre 1805 et 1825, on n'obtient pas 3 naissances par mariage et la natalité tombe à environ 2,7 %. Ce village est donc un exemple d'une évolution assez fréquente où la crise politique et religieuse a accéléré la baisse de la natalité (ADCO, 2 E 7 / 4).

L'autre exemple choisi est celui du village de Champagne-sur-Vingeanne, localité exclusivement agricole qui comptait 460 habitants en 1786 ; sa démographie était plus traditionnelle, puisqu'avec une moyenne de plus de 17 naissances par an, on obtenait environ 4,7 naissances par mariage et un taux de natalité d'environ 3,7 % sous Louis XVI, avec une mortalité irrégulière, variant de 9 à 20 par an, et des fluctuations semblables à celle de la moyenne provinciale telles que nous les avons décrites (ADCO, C 70).

La construction de ce graphique est la même que dans le cas précédent : nombre des naissances et des décès sur l'axe des ordonnées, graduation des années de l'An V à 1825 sur l'axe des abscisses.

L'évolution est encore plus irrégulière qu'avant la Révolution, sans que, là encore, la guerre puisse y jouer un rôle déterminant, puisque l'on n'enregistre que 5 décès militaires à la fin de l'époque impériale, encore que proportionnellement cela paraisse plus sérieux qu'à Aignay. Le plus grave est la réapparition des "clochers de mortalité" : 41 décès en l'an XIII, année déjà mauvaise à Aignay, et deux très mauvaises années en 1817-1818 ; la crise frumentaire de 1817, qui provoque à l'échelle nationale la dernière disette grave de notre histoire, et qui n'était pas ressentie à Aignay, paraît jouer un rôle ici. Les années de guerre paraissent avoir provoqué un recul des mariages, qui, d'une manière assez significative, remontent quand les guerres cessent ou quand les crises sont passées, en l'an IX, en 1815, en 1819. Même si la moyenne des naissances par rapport au nombre des mariages reste élevée, presque autant qu'autrefois, elle a légèrement baissé et la population n'a pas augmenté (ADCO, 2 E 141 / 2).

Dans les deux cas, en ce début du XIXème siècle, on est loin des schémas de la transition démographique : à Aignay comme à Champagne, les crises démographiques ne sont pas surmontées, la mortalité rivalise toujours avec la natalité ; la différence est dans le comportement vis-à-vis de la procréation ; la population d'Aignay a déjà des pratiques malthusiennes, qui engendreront un certain vieillissement, celle de Champagne réagit aux crises d'une manière plus traditionnelle en reportant les mariages, dont la fécondité reste plus élevée.
Nous ne prétendons pas faire une analyse démographique approfondie en citant ces exemples urbains et ruraux, car l'étude de l'évolution de notre département reste encore à faire. Nous constatons que la mort ne recule pas régulièrement, comme le montrera ensuite l'inefficacité de la lutte contre les trois épidémies de choléra, et qu'en même temps la natalité commence déjà à baisser sérieusement.

 

ELEMENTS DE BIBLIOGRAPHIE

OUVRAGES GENERAUX

-Philippe ARIES. L'enfant et la vie familiale sous l'Ancien Régime. Paris 1975.

-Philippe ARIES. L'Homme devant la Mort. Paris 1977.

-Michel CART. La santé dans les Ardennes aux 17ème et 18ème siècles. Dossier du Service Educatif des Archives Départementales. C. D. D. P. Charleville 1985.

-Roger DARGUENNE. La dysenterie en Belgique à la fin de l'Empire. Revue du Nord, juillet-septembre 1970.

-Claude DELASSELLE. Les enfants abandonnés à Paris au XVIIIe siècle. Annales, Economie, Société. Civilisation, janvier-février 1975.

-Michel DEMORET, Paul DUMONT, Emmanuel LE ROY LADURIE. Anthropologie de la jeunesse masculine en France au niveau d'une cartographie cantonale ; 1819-1830. Annales E. S. C., juillet-aôut 1976.

-Arlette FARGE. La vie fragile ; violences, pouvoirs et solidarité à Paris au XVIIIème siècle. Paris 1986.

-Jean-Louis FLANDRIN. L'Eglise et le contrôle des naissances. Paris 1976.

-La France à l'époque napoléonienne. I : Démographie. Numéro spécial, avec articles de J. DUPAQUIER, J. N. BIRABEN, A. ARMENGAUD, J. LHOTE, etc. Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine, juillet-septembre 1970.

-Benoît GARNOT. La population française aux XVIe, XVIIe, XVIIIe siècles. Paris 1988.

-Françoise HILDESHEIMER. Fléaux et société : de la Grande Peste au choléra. XIVe-XIXe siècle. Paris 1993.

-Histoire biologique et société. Numéro spécial, avec articles de Mirko GRMEK, E. LE ROY LADURIE, J. L. FLANDRIN, etc. Annales E. S. C., novembre-décembre 1969.

-Hommes et catastrophes, de la peste au SIDA. Dossier pédagogique présenté par F. LEBRUN. Paris, C. N. D. P. 1992.

-François LEBRUN. Les hommes et la mort en Anjou aux XVIIème et XVIIIème siècles ; essai de démographie et de psychologie historiques. Paris 1971.

-Jacques LEONARD. Archives du corps ; la santé au XIXème siècle. Rennes 1986.

-Jacques LEONARD. La vie quotidienne des médecins de province au XIXème siècle. Paris 1977.

-Emmanuel LE ROY LADURIE et Paul DUMONT. Anthropologie du conscrit français. Paris 1972.

-Maladies et société. Actes du Colloque de Bielefeld. Paris 1986.

-Les maladies ont une histoire. Numéro spécial de L'Histoire, N° 74. 1984.

-Médecins médecine et société en France aux XVIIIe et XIXeme siècles. Numéro spécial, avec articles de L. BERGERON, J. GELIS, J. LEONARD, etc. Annales E. S. C., septembre-octobre 1977.

-Jean STAROBINSKI. Histoire de la Médecine. Lausanne 1963.

-Georges VIGARELLO. Le propre et le sale. Paris 1987.

-Michel VOVELLE. Mourir autrefois ; attitudes collectives devant la Mort aux XVIIe et XVIIIème siècles. Paris 1974.


HISTOIRE REGIONALE

-A. BAUDOT. Etudes historiques sur la pharmacie en Bourgogne avant 1803. Paris 1905.

-Marcel BOLOTTE. Les Hôpitaux et l'Assistance dans la Province de Bourgogne au dernier siècle de l'Ancien Régime. A. B. S. S. Dijon 1968.

-Marcel BOLOTTE. Evolution professionnelle et sociale de la Communauté des Maitres-chirurgiens. 1426-1791. Mémoires de l'Acad. de Dijon, 1970-1972.

-Georges BOUCHARD. Dijon au XVIIIème siècle ; les dénombrements d'habitants. Annales de Bourgogne, T. XXV 1953.

-Dr BROUSSOLLE. Médecins et chirurgiens dijonnais au XVIIIème siècle. Revue Bourguignonne de l'Enseignement Supérieur, 1891.

-Antoinette CHAMOUX et Cécile DAUPHIN. La contraception avant la Révolution française ; l'exemple de Châtillon. Annales E. S. C., mai-juin 1969.

-A. COMPOS-FEINTE. Les veuves et les femmes seules dans les classes populaires à Dijon au XVIIIe s. Cahiers de la Bourgogne Moderne, N°4, 1975-1976.

-Louis-Philippe COSME. Les Maîtres en chirurgie de Dijon dans la seconde moitié du XVIIIème siècle. Annales de Bourgogne, T. LXIV 1992.

-Marie-Hélène DEGROISE. Pauvreté, hygiène et santé à Dijon avant 1914. Catalogue d'une exposition aux Archives Municipales. Dijon 1990.

-L. DELESSARD. L'assistance aux indigents en Bourgogne pendant l'hiver de 1709. Congrés A. B. S. S. 1962. Mémoires de l' Acad. de Dijon, T. CXV, 1965.

-P. E. GIROD. Les subsistances en Bourgogne, et en particulier à Dijon, 1774-1789. Revue Bourguignonne de l'Enseignement Supérieur, T. XVI, 1906.

-Christine LAMARRE. La population de la Bourgogne à la fin du XVIIIe à travers le dénombrement Amelot. 1786. Annales de Bourgogne, T. LV, 1983.

-Christine LAMARRE-TAINTURIER. L'Hôpital de Dijon au XVIIIème siècle. Thèse de 3ème cycle. Université de Dijon, 1980.

-Christine LAMARRE. Petites villes et fait urbain en France au XVIIIème siècle ; le cas bourguignon. Dijon 1993.

-M. MEVEL. Chirurgiens dijonnais au XVIIIème siècle, Maret, Hoin, Enaux, Leroux, Chaussier. Thèse de médecine. Lyon 1902.

-L. NOIROT. Etudes statistiques sur la Mortalité et la durée de la vie dans la ville et l'Arrondissement de Dijon depuis le 17e s. Paris 1850.

-Charles OURSEL. Introduction au Tome V de l'Inventaire sommaire des Archives communales antérieures à 1790. Dijon 1910.

-Patrimoine hospitalier de la Bourgogne. Catalogue de l'exposition de la Direction régionale des Affaires Culturelles de Bourgogne. Dijon 1980.

-Cl. ROSSIGNOL. Le bailliage de Dijon après la bataille de Rocroy ; procès-verbaux de la visite des feux. Dijon 1857.

-Gaston ROUPNEL. La Ville et la Campagne au XVIIème siècle ; étude sur les populations des pays dijonnais. Paris 1922.

-P. DE SAINT-JACOB. Les paysans de la Bourgogne du Nord au dernier siècle de l'Ancien Régime. Paris 1960.

TABLE DES ILLUSTRATIONS ET DES HORS-TEXTE

-Couverture : les âges de la vie, gravure d'époque romantique ( Musée de la Vie bourguignonne. Dijon. ).

-P. 17 : extrait d'un registre de l'Hôpital de Dijon montrant les décès des enfants placés en nourrice en 1749 ( ADCO, 118 H 1250 ).

-P. 20 : dessin en élévation des bâtiments hospitaliers, tiré d'une publication des réglements des hôpitaux du Saint-Esprit et de la Charité de Dijon. Dijon 1649 ( ADCO, 118 H 168 ).

-P. 27 : gravure montrant les soins apportés à un malade ( Edition de 1750 du Malade Imaginaire. Coll. part. ).

-P. 43 : courbes des baptêmes et des sépultures à Dijon, Beaune et Semur de 1774 à 1784.

-P. 45 : histogramme des classes d'âge de la population vivant en 1786 en Bourgogne, en Côte d'Or et à Dijon.

-P. 52 : affiche annonçant les cours d'anatomie du Dr Chaussier en 1792 ( ADCO, L 542 ).

-P. 54 et 55 : gravures tirées d'une affichette donnant des consignes pour les secours aux noyés ; début du XIXème siècle ( ADCO, M 7 a 1 ).

 

Retour en haut de la page