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Charles Maurice de Talleyrand-Périgord

La biographie ci-dessous résume l'ensemble de la vie d'un personnage qui a vécu les mêmes tranches d'histoire que les héros de l'histoire du bois des Issards. De plus, dans son bref mais intense épiscopat à Autun, il a laissé une marque indélébile dans l'histoire de cette région.

Biographie résumée

 

Une carrière politique exceptionnelle.

13 février 1754 : naissance à Paris. Boiteux à la suite d'un accident dans son enfance.
1770 entre au séminaire de St-Sulpice car, bien que l'aîné, il ne peut être militaire à cause de son pied.
1775 obtient l'abbaye St-Denis près de Reims.
1779 prêtre à 25 ans.
1780 agent général du clergé de France.
4 janvier 1789 : sacré évêque d'Autun

15 mars 1789 : intronisé dans la cathédrale d'Autun, s'éloigne de son diocèse à Pâques ; député du clergé aux états généraux, il ne participe pas ouvertement à l'élaboration de la Constitution civile du clergé (se contentant de s'y rallier avec 3 autres évêques le lendemain).
14 juillet 1790 : fête de la Fédération, célèbre la messe au Champ-de-Mars.
13 janvier 1791: démissionne de son évêché d'Autun ; vit comme un laïc ;
24 janvier 1791: sacre les 1ers évêques constitutionnels : Expilly (évêque Finistère) et Marolles (évêque Aisne).
février-mars 1792 : mission à Londres muni d'un laissez-passer de Danton, puis revient comme adjoint de l'ambassadeur Chauvelin.
1794 : émigre ; indésirable en Angleterre, se réfugie en Amérique du Nord.
septembre 1796 : Mme de Staël, son amie, organise son retour ; rayé de la liste des émigrés, rentre à Paris, via Hambourg.
juillet 1797 : ministre des Relations extérieures du Directoire.
juillet 1799 : démissionne ; rencontre Bonaparte. 18 brumaire min. des Aff. étrangères, (cherche une paix durable).
juin 1802 : relevé de l'excommunication et rendu à l'état laïc.
1803 : à la demande de Bonaparte, épouse sa maîtresse Mme Grant [Catherine-Noël Worlée (ou Verlée, née 21-11-1762 à Tranquebar)] :
7 mai 1803 : (17 floréal au XI) achète la " terre de Valençay. Luçay et Veuil " 1 600 000 F. Grand chambellan.
1806 : Prince de Bénévent.
1814 : se rallie aux Bourbons qui lui reconnaissent son titre de Prince de Bénévent et le chargent de négocier le traité de Vienne.
9 juillet 1815 : Président du Conseil
23 septembre 1815 : démissionne ; vit maritalement avec sa nièce (épouse de son neveu, Edmond de Périgord) la Duchesse de Dino (1793-1862), née Dorothée de Courlande, Princesse de Sagan).
1830 : récompensé de sa fidélité aux Orléans par de hautes fonctions, notamment l'ambassade de Londres (arrêté en 1834).
17 mai 1838 : meurt à Paris après avoir reçu les derniers sacrements de l'abbé (futur Mgr) Dupanloup (son fils naturel ?).

Auguste Charles Cte de Flahaut de la Billarderie (Paris 21-4-1785/Paris 2-9-1870) était sans doute son fils, né d'Adèle Filleul [(1761-1836), mariée à 18 ans au Cte de Flahaut († 1793), maîtresse du futur Louis-Philippe en 1792-98, rentrée à Paris en 1798 et mariée en 2es noces au Mis de Souza Bothelo (min. du Portugal)].

Talleyrand et l'évêché d'Autun

Extraits du livre de Georges-Albert MORLOT et Jeanne HAPERT

Talleyrand, une mystification historique

Ed Kronos 1991

 

 

1785-1789 Talleyrand cherche à devenir évêque - épisodes.

4 janvier 1789 : Il est sacré évêque d'Autun.

La préparation des Etats Généraux.

26 janvier 1789 : Il écrit aux prêtres du diocèse d'Autun (où il ne s'est pas encore rendu).

12 mars 1789 : Son arrivée à Autun.

Mars 1789 : Il se fait élire député du clergé du bailliage d'Autun aux Etats-Généraux et retourne à Paris.

1790 : La Constitution Civile du Clergé -

Talleyrand invite les prêtres du diocèse d'Autun à prêter serment.

20 janvier 1791 : il démissionne de son siège d'évêque d'Autun.

 

L'abbé de Périgord considère qu'il remplit bien au-delà des normes toutes les conditions exigées pour obtenir l'épiscopat : une noblesse irrécusable, une capacité reconnue, l'âge requis, une famille en faveur, des garants tenus en haute estime, des relations étendues et qui ne cachent par leur bienveillance. Sa nomination ne saurait tarder et il guette les évêchés vacants.

En 1785, il y en a trois : Comminges, Saint-Claude et Saint-Malo. Si les deux derniers sont attribués à des ecclésiastiques sensiblement plus âgés que lui, en revanche, Antoine d'Osmond nommé à Comminges a exactement son âge - à quatre jours près - Charles-Maurice ne paraît pas en avoir éprouvé d'aigreur.

En 1786, Toulon est donné à Elléon de Castellane Mazangues et Pamiers à Charles d'Agoult de Bonneval. Il donne des signes d'impatience.

En 1787, Dijon est attribué à Desmontiers de Mérinville. Il est franchement mécontent.

Mais voici une chance imprévue : Phélipeaux d'Herbault tombe dangereusement malade et sa mort libérera l'archevêché de Bourges. Cette fois, Talleyrand croit au succès et il fait part de ses espoirs à son ami Choiseul-Gouffier, qui représente encore la France à Constantinople.

" 4 avril 1787 ... Mon archevêque de Bourges est plus mal depuis quelques jours ; on dit qu'il s'en va tout à fait. Les remèdes les plus actifs le sont moins que le mal... Cette époque sera vraisemblablement celle qui décidera de mon sort. Pour le moment, il me paraît bien difficile qu'on ne me donne pas l'archevêché de Bourges. La malveillance de l'évêque d'Autun ne me paraît pas pouvoir lui fournir le moyen de me le refuser... "

Hélas ! c'est l'évêque de Nancy, François de Fontanges qui est nommé, cependant que le siège de Nancy revient à l'abbé de La Farre... Cette fois, il comprend que sa nomination se heurte à une opposition délibérée et toute puissante. Il donne l'impression d'être résigné. Il écrit à Choiseul-Gouffier :

" 17 octobre 1787,
... Voilà l'archevêché de Bourges donné à l'évêque de Nancy et l'évêché de Nancy donné à l'abbé de La Farre. A présent, qu'est-ce qui arrivera ? Je ne prévois plus d'ici à longtemps de mouvement dans le clergé ; quand il y en aura, me donnera-t-on la place qui me conviendra et à laquelle je conviendrai ?... "

Cependant sa famille ne se décourage pas. Son oncle ayant appris que Mgr Champion de Cicé allait peut-être quitter ses fonctions était allé trouver Mgr de Marbeuf pour lui demander de réserver l'archevêché de Bordeaux à Charles-Maurice.

Malgré l'autorité dont jouissait Mgr de Talleyrand, sa démarche avait reçu un accueil des plus réservés à en juger par la lettre qu'il avait adressée au ministre à la suite de leur entrevue.

" Paris, 24 mars 1788,
Je pars, Monseigneur, le coeur navré d'avoir aperçu dans la dernière conversation que j'ai eu l'honneur d'avoir avec vous que vos dispositions pour l'abbé de Périgord étaient changées ou que vous ne vous croyiez pas assez de force, ce qui ne peut pas être, pour détruire des préventions que des personnes acharnées contre lui n'ont que trop réussi à donner, si vous n'y ouissiez (sic) pas, les mauvais esprits auraient bien grand avantage et la Cour deviendrait un bois si on ne pouvait pas parvenir à détruire l'effet de leurs méchancetés.

J'ai l'honneur de vous demander pour lui le siège de Bordeaux s'il vient à vaquer, parce que je suis convaincu qu'il y fera du bien et qu'il pourrait vous y être utile. C'est pour ce double motif que je vous renouvelle, en partant, mes instances. J'aime à conserver de l'espérance et à la fonder sur votre amitié pour moi et sur l'intérêt que vous voulez bien prendre à mon neveu : il est digne de vous de détruire l'effet des méchancetés qu'on lui a faites et il nous sera bien doux de vous avoir cette obligation dont je conserverai toute ma vie la plus vive reconnaissance, soyez-en bien persuadé ainsi que du sincère et respectueux attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur.

L'archevêque de Reims. "
La vacance ne s'étant pas produite, la démarche était devenue sans objet, mais l'intervention de l'archevêque de Reims n'en méritait pas moins d'être indiquée pour montrer la vigilance avec laquelle les Talleyrand veillaient sur la carrière de Charles-Maurice. Elle confirme également, s'il en était besoin, la réputation fâcheuse de ce dernier et elle témoigne des efforts de sa famille pour en rejeter la responsabilité sur -les " personnes acharnées contre lui ".

Mais, le 2 mai 1788, l'archevêque de Lyon décède. Il est remplacé le 18 mai par l'un de ses suffragants, l'évêque d'Autun, qui n'est autre que Mgr de Marbeuf luimême! Talleyrand a été trop souvent déçu pour nourrir encore des illusions. Il écrit à son confident Choiseul-Gouffier :

" Rien de ce que je désire ne tourne comme je voudrais, mon ami; je ne suis pas dans un moment de bonheur. Mais cela changera; j'attendrai, et on trouvera peut-être qu'un homme qui a trente-quatre ans, qui a toujours été occupé d'affaires, qui a fait celles de son corps tout seul pendant cinq ans, et de qui on s'est loué pendant tout ce temps-là, mérite qu'on le traite un peu mieux. Je vais dans quinze jours à l'assemblée provinciale de Champagne. J'y passerai environ un mois, et de là je viendrai perdre le reste de mon hiver à Paris, puisqu'on ne veut pas me faire employer mon temps ailleurs. Si je peux contribuer à faire quelque chose d'utile en Champagne, cela adoucira un peu mon oisiveté.49 "

C'est à ce moment que le comte Charles-Daniel de Talleyrand, lieutenant général des armées (grade équivalent à celui de général de division) depuis le Vr janvier 1784, tombe malade et, très vite, son état inspire les plus vives inquiétudes. Lui-même se sent en danger. Il se préoccupe de l'avenir des siens. Il pense en particulier à son fils aîné.

L'attente infligée à Charles-Maurice n'est pas mortifiante seulement pour celui-ci; en se prolongeant, elle prend le caractère d'un blâme qui rejaillit sur toute sa famille. Sans doute, son fils n'est-il pas un bon prêtre, mais la déception légitime qu'il éprouve de ne pas obtenir la nomination qui lui a été promise ne contribue-t-elle pas à le dévoyer ?

Et de son lit de mort, le comte de Talleyrand demande à son Roi, comme grâce suprême, de donner un évêché là Charles-Maurice.

Louis XVI est profondément touché par cet appel d'un officier dont la vie a été irréprochable. il l'est d'autant plus qu'il a une inclination pour cette famille. Le comte de Périgord, demi-frère de Charles-Daniel, a été le camarade de jeux de son père, de ce père qu'il a perdu à onze ans et dont il vénère la mémoire. L'archevêque de Reims, premier pair ecclésiastique du royaume, a participé à son sacre. Il ne peut pas opposer un refus à la supplique d'un mourant qui exprime le vœu de toute cette famille. Pour la première fois, en désaccord ouvert avec son ministre, il signe, le 2 novembre 1788, le brevet nommant Charles-Maurice à l'évêché d'Autun, car, par une amère ironie, c'était l'évêché auquel il avait consacré vingt et un ans de sa vie qu'Alexandre de Marbeuf voyait attribué à cet abbé de Périgord pour lequel il n'avait que mépris.

Il a été dit que la comtesse de Talleyrand était intervenue auprès du Roi pour le supplier de ne pas confier un diocèse à un fils dont elle connaissait l'indignité. Cela paraît bien peu vraisemblable. On ne se permet pas d'entreprendre une démarche pour demander qu'il ne soit pas tenu compte des dernières volontés d'un mourant. De surcroît, ce n'est jamais une mère qui est la mieux informée des erreurs que commet son fils et, plus que toute autre, elle est prête à espérer qu'il s'amendera.

Si, pour écarter les objections qui lui furent présentées, Louis XVI a réellement dit : " cela le corrigera ", ces paroles furent adressées, selon toute vraisemblance, à Mgr de Marbeuf qui, jusqu'au bout, a dû s'efforcer de détourner le Roi de prendre une décision qui, pour l'heure, n'était que choquante, mais qui devait se révéler funeste.

Le surlendemain de la nomination de son fils, le comte Charles-Daniel de Talleyrand décédait en son hôtel de la rue de Grenelle.

Ainsi, il avait fallu un concours de circonstances à la fois tragiques et émouvantes pour que Charles-Maurice devienne évêque de France.

Et comme le diocèse d'Autun n'assurait à son titulaire qu'un revenu relativement modeste de 22 000 livres, qui s'ajoutant aux 18 000 livres de son abbaye de Reims, ne faisait encore que 40 000 livres, le roi lui donnait, dès le 3 décembre, un bénéfice de plus : l'abbaye de Celles-en-Poitou, dont le revenu s'élevait à 9 500 livres.

La bulle pontificale instituant le nouvel évêque fut expédiée de Rome le 15 décembre. Elle parvint à Paris dans les derniers jours de l'année.

La cérémonie du sacre fut fixée au 4 janvier 1789 et l'église choisie fut la chapelle de la Solitude de la maison du noviciat d'Issy qui était une dépendance de Saint-Sulpice. Charles-Maurice n'osa pas déroger aux usages et s'astreignit à la retraite qui, de même que pour l'ordination, précédait la consécration.

Il se retira donc quelques jours dans une cellule d'Issy et l'un des directeurs de Saint-Sulpice, l'abbé Duclaux, fut chargé d'exalter ses sentiments religieux. La mission n'était pas facile à mener à bien. Parler de vie sacerdotale, d'abandon entre les mains de Dieu, d'aspiration à la sainteté à un homme qui était l'ami de Mirabeau, l'associé de Calonne, le client du duc d'Orléans, l'amant de Mme de Flahaut, il y avait peu de chances d'être entendu.

Mais le dialogue, s'il ne pouvait être que stérile, n'a certainement pas été déplaisant. A n'en pas douter, Charles-Maurice s'est montré docile et déférent à souhait. Il a donné les répliques qu'on était en droit d'attendre et il n'est pas impossible que son interlocuteur se soit pris à espérer qu'il allait s'amender.

Louis-André de Grimaldi, évêque comte de Noyon, qui l'avait ordonné prêtre, fut le prélat consécrateur, avec pour assistants l'évêque de Béziers Aimard de Nicolay et l'évêque de Saint-Dié Martin de Chaumont de la Galaisière,

Aucun membre de la famille Talleyrand n'assistait à la cérémonie. Si l'absence de son oncle, l'archevêque de Reims, s'explique assez par l'éloignement de sa résidence et les exigences de ses fonctions, en revanche l'abstention de ses autres proches, en particulier de sa mère et de ses frères, a de quoi surprendre. D'aucuns y ont vu un désaveu de son élévation à l'épiscopat, ce qui reviendrait à dire que ses proches auraient blâmé, par une démonstration publique, et la volonté dernière de leur défunt, et la décision du Roi. De la part de gens comme les Talleyrand, une telle incongruité est inconcevable.

Il est beaucoup plus probable que Charles-Maurice ne désirait pas que sa famille le voie dans les attitudes suppliantes que comporte la liturgie d'un sacre et qui, à ses yeux d'incroyant, semblaient humiliantes. Il a donc dû donner de bonnes raisons à ses parents pour qu'ils ne se dérangent pas afin de subir dans la solitude ce qui n'était pour lui qu'une insipide corvée.

La cérémonie fut marquée par un incident : Charles-Maurice eut un début de syncope. Fatigue ou émotion ? La chose importe peu, mais la liturgie dut être interrompue quelques instants et le fait n'avait pas manqué d'impressionner les assistants. Or, voici ce qu'il en advint dans le souvenir d'un témoin :

" Quand j'entrai au séminaire Saint-Sulpice, écrit Renan dans ses souvenirs, il y avait encore quelques directeurs qui avaient vu M. Emery; il n'y en avait, je crois, que deux qui eussent des souvenirs d'avant la Révolution. M. Hugon avait servi d'acolyte au sacre de M. de Talleyrand à la chapelle d'Issy en 1788 (sic). Il paraît que pendant la cérémonie la tenue de l’abbé de Périgord fut des plus inconvenantes. M. Hugon racontait qu'il s'accusa, le samedi suivant, en confession d'avoir formé des jugements téméraires sur la piété d'un saint évêque.50 "

Renan ne saurait avoir été trahi par sa mémoire et le vieux sulpicien était certainement sincère. Et pourtant le fait est-il plausible ?

Que Charles-Maurice, en présence d'anciens professeurs et de condisciples pour lesquels il n'avait jamais éprouvé la moindre sympathie, ait été tenté d'adopter une attitude désinvolte pour témoigner du peu d'importance qu'il attachait à une dignité à laquelle eux-mêmes ne pouvaient prétendre, la chose est vraisemblable, car en plusieurs circonstances de sa vie il laissera percer un goût pour la bravade qui n'était qu'une manifestation de son orgueil, mais s'il a éprouvé cette tentation, il est peu probable qu'il y ait cédé en la circonstance. Le savoir-vivre de Charles-Maurice n'est jamais en défaut. Tout au long de sa vie et en toutes circonstances son maintien sera parfait et, de la part d'un homme ayant cette distinction Cie manières, il est difficile de concevoir qu'il ait manqué à ce point aux égards qu'il devait aux trois prélats qui avaient accepté de lui conférer le sacre et qui appartenaient au même monde que lui.

Alors que conclure ? sinon qu'un témoin même de bonne foi peut dénaturer complètement le fait auquel il a assisté. Certes, la remarque n'a rien d'original, mais elle doit être sans cesse présente à l'esprit, lorsqu'il s'agit d'un homme qui a été approché par tant de gens, car la difficulté n'est pas de recueillir les confidences et les on-dit sous couleur d'érudition, mais de démêler le vrai du faux à travers l'accumulation des commérages.

Charles-Maurice n'a pas encore trente-cinq ans et il est au sommet de la réussite. Il est l'un des dignitaires de l'Eglise, premier ordre du royaume. De surcroît, sa dignité est hors de toute atteinte, car la nomination qui lui a été conférée se trouve rendue irrévocable par le sacre.

Il est riche avec un revenu équivalent à trois millions de nos francs et exonéré de tout prélèvement fiscal.

Grâce aux charges qui lui ont été confiées, il a une compétence administrative et financière exceptionnelle. Son expérience est presque unique. A raison de deux par période de cinq ans, il y a une douzaine d'agents généraux par génération et la plupart, sinon tous, sont devenus évêques, de sorte que même s'ils avaient une grande ouverture d'esprit, les obligations, les servitudes que comporte l'administration d'un évêché ont limité leur horizon et appauvri leurs connaissances au fil des ans.

Pour Charles-Maurice, l'agence générale lui a appris une chose essentielle : savoir faire travailler les autres. L'homme le plus laborieux ne dispose que d'une quinzaine d'heures par jour. Un homme qui sait s'entourer dispose d'une capacité de travail qui ne dépend que du nombre et de la qualité de ses collaborateurs. L'administration de l'Eglise, stable et admirablement organisée, a mis à sa disposition un magnifique instrument de travail. Il est désormais capable de diriger des services administratifs et il sait que les insuffisances peuvent être aisément compensées pour qui sait se faire aider.

Enfin, il dispose d'un dernier atout. Il a été mis en relation avec tout ce qui compte dans le royaume : la Cour, le gouvernement, les financiers, les salons. Toutes les portes lui sont ouvertes. Tous les appuis lui sont assurés.

Ces avantages sont tels et de natures si diverses qu'ils constituent une sorte de capital inaliénable et, effectivement, les bouleversements de la société et même ses propres égarements n'arriveront pas à les lui faire perdre. Lorsqu'il aura renoncé à son évêché et se trouvera sans ressources, il lui restera toujours son expérience des affaires et une partie de ses relations.

Seule l'Eglise était en mesure de lui procurer un début de carrière aussi éclatant. En fait, il lui doit tout : sa formation, sa fortune, ses hautes fonctions. Peut-être se serait-elle montrée moins complaisante et l'aurait-elle traité avec moins d'indulgence si sa famille et, en particulier, son oncle ne l'avaient constamment protégé et n'avaient réussi à faire pardonner ses erreurs et ses fautes.

Il reste que, sous l'ancienne monarchie, l'abbé de Périgord avait été un privilégié comblé et sans mérite.

A I’époque des bouleversements (1789-1792)

Aux premiers jours de cette année 1789, le pays est en effervescence : pour la première fois depuis 1614, des Etats Généraux doivent se réunir au mois de mai et leur organisation donne lieu à de vives discussions.

Le 27 décembre 1788, le Conseil royal a pris une décision capitale : le Tiers Etat aura un nombre de députés double de celui des deux autres ordres. Il aura donc à lui seul autant de représentants que le Clergé et la Noblesse réunis.

D'autre part, le Conseil a décidé que le nombre des députés sera d'au moins mille et que les élections auront lieu dans le cadre des baillages, qui restaient en principe les circonscriptions des juridictions de premier degré.

C'est seulement le 24 janvier, après bien des tergiversations, que le règlement qui fixait les modalités des élections est adopté.

Chaque " députation " se composera de quatre députés: un du Clergé, un de la Noblesse, deux du Tiers Etat. Le nombre de " députations " accordé à chaque baillage variera en raison de l'importance de la population.

Les élections auront lieu, selon les cas, à deux ou trois degrés. En ce qui concerne le Tiers Etat, la proportion des élus, tant au premier qu'au deuxième degré, sera approximativement la même pour chaque catégorie d'électeurs, de sorte que l'équilibre entre les différents groupes sociaux sera sauvegardé.

Il en ira tout autrement pour le Clergé. La réglementation assurera dans les assemblées locales une écrasante majorité aux curés. Chaque titulaire de cure, en effet, siégera personnellement ou par mandataire, alors que les chanoines n'auront qu'un délégué pour dix, les prêtres attachés à un chapitre ou les prêtres des villes sans bénéfice un délégué pour vingt et les communautés d'hommes ou de femmes un délégué seulement. Ainsi, l'évêque sera mis sur le même pied que les simples desservants de paroisses et ne disposera que d'une voix.

Mais le vote, au sein des Etats Généraux, aura-t-il lieu par ordre ou par tête ?

La question restait sans réponse, alors qu'elle était capitale, puisque le vote par ordre assurerait la prédominance des privilégiés, tandis que le vote par tête donnerait la majorité au Tiers Etat qui, bénéficiant d'une représentation deux fois plus nombreuse, pourrait compter sur l'appoint d'une grande partie du bas clergé et de l'aristocratie libérale.

C'est en mars et avril que doivent se réunir aux chefs-lieux des baillages et des sénéchaussées les représentants des trois ordres pour désigner leurs députés.

Talleyrand sera-t-il candidat ? Il doit hésiter. Une campagne électorale n'a rien pour le tenter. Il ne peut se présenter que dans son nouveau diocèse, où il est complètement inconnu et sa nouvelle dignité ne lui donne aucune assurance de succès. Il connaît mieux que quiconque l'esprit de contestation du bas clergé, les sentiments de mécontentement qui l'agitent. Il sait que beaucoup de curés sont prêts à se dresser contre l'épiscopat et que bon nombre d'entre eux sont bien décidés à ne pas voter pour leur évêque.

La partie est donc incertaine, mais comment pourrait-il ne pas la tenter ? Dans les circonstances du moment, ces Etats Généraux sont appelés à jouer un rôle historique. Les hommes qui s'y distingueront pourront prétendre aux plus hautes charges de l'Etat. Avec son nom, sa compétence et ses appuis, nul doute qu'il ne soit très vite remarqué. Toute la question est d'être élu.

Le 26 janvier 1789, il avait adressé au clergé et aux fidèles de son diocèse une lettre pastorale qui, dans le genre, était un petit chef-d'oeuvre.

D'abord, à l'entendre, il n'a plus, depuis son sacre, d'autre sujet de pensée que ses ouailles :

" ... Vous êtes devenus notre douce et unique occupation. Tous les événements, tous les objets ont pris pour nous un intérêt nouveau, un intérêt sensible, dès que nous avons pu les rapporter à ce diocèse...

Lorsqu'un froid rigoureux est venu tout à coup désoler les peuples de nos contrées, c'est au milieu de vous que nous avons particulièrement souffert ; ce sont vos peines que nous avons surtout ressenties... "

Puis c'est un rappel ému de Saint-Sulpice, car il sent que c'est un bon moyen pour toucher le cœur des nombreux prêtres de son diocèse, qui y ont fait leurs études :

" Lorsque, avant de recevoir l'onction des mains du Pontife, nous avons pu nous recueillir quelques moments dans une solitude où viennent s'instruire en silence les membres de la pieuse société de Saint-Sulpice, qui offrit tant de modèles à notre jeunesse, nous nous sommes dit que nous serions secondé par ces mêmes instituteurs qui se dévouent avec un zèle si pur aux soins difficiles de former les élèves du sacerdoce...

C'est son diocèse qui est maintenant son refuge dans ses peines, ce diocèse où est née sa mère.

" Ainsi, nos très chers frères, toutes nos pensées, tous nos voeux tous nos sentiments se portaient vers vous ; et même lorsqu'au moment où nous vous fûmes destiné, je me voyais à la veille de perdre un père, jeune encore, chéri de tous les siens et si tendrement estimé de ceux qui le connurent, lui qui avait tant désiré de me voir dans ce diocèse, où son épouse avait reçu le jour et pour qui, même au bord du tombeau, cette nouvelle fut un instant de bonheur; lorsque de mes mains je pressais ses mains mourantes et que j'étais contraint de dévorer mes larmes toujours prêtes à couler pour lui; enfin, après le moment fatal... c'était au milieu de vous, c'était dans la patrie de ma mère que ma douleur aimait à se réfugier et qu'elle semblait se promettre quelques consolations. "

Aussi, combien a-t-il été sensible aux témoignages d'intérêt qui lui ont été adressés et comme il lui tarde d'être parmi son clergé et ses fidèles :

" Qu'il doit vous être aisé de croire que mille fois en secret nous vous avons dit. avec l'Apôtre : je suis pressé du désir de vous voir; que nous sommes attristé avec lui de tout ce qui a retardé cette époque intéressante de notre vie que ce sentiment s'accroît à l'approche du jour de notre réunion... "

Cependant, au moment d'exercer les " augustes fonctions " de l'épiscopat, il est en proie à un trouble :

" ... Nous devons sentir avec effroi tout ce qui nous manque pour répondre à une telle destinée. Malheur, sans doute à qui ne cherche dans les places que les misérables jouissances de la vanité, qui voit autre chose en elles que ce qu'elles sont, en effet, des chaînes toujours redoutables ; qui ne se dit pas sans cesse que, devenu homme public, il est comptable de toutes ses actions, de tous ses instants ; qu'il ne peut plus être à lui, puisqu'il se doit à tous ; que chacun des nouveaux droits qu'il acquiert n'est réellement qu'un nouveau devoir... "

Il lui faut le secours de la grâce :

" C'est à vous aussi que nous recourons aujourd'hui. La religion nous a appris que tout don parfait vient d'en Haut, que ce n'est qu'à l'aide des grâces que sa bonté divine nous dispense qu'on peut remplir dignement sa vocation. Unissez donc en ce moment vos prières, vous tous qui formez les voeux pour le bonheur du diocèse, vous surtout, âmes pures et innocentes qui, à l'abri du monde et de ses tristes erreurs, coulez vos jours heureux dans l'habitude d'une sainte communication avec Dieu... "

Ces extraits, un peu longs, permettent d'apprécier comme il convient la manière de l'auteur. Hormis le passage où il évoque la mort de son père et où il ressent peut-être une certaine émotion ' la lettre tout entière n'est qu'une imposture. Les sentiments sont feints et les intentions mensongères, mais la simulation est parfaite. Tout homme de bonne foi ne peut que s'y laisser prendre. L'évêque d’Autun sait ce qu'il convient de dire à ses interlocuteurs et, comme il n'a aucun souci de la sincérité, il le dit sans éprouver la moindre gêne et c'est ce naturel qui achève d'abuser celui qui l'écoute ou celui qui le lit.

Il pratique le mensonge en artiste et peut-être sa virtuosité tient-elle au fait qu'il n'a pas toujours pleinement conscience de sa duplicité. Il appartient à cette catégorie d'hommes aux sincérités successives qui sont d'autant plus habiles à tromper que chez eux le mensonge arrive à être indépendant de la volonté.

Le succès répondit à l'attente. Le mandement fit le meilleur effet sur les prêtres du diocèse d'Autun et les bruits fâcheux qui avaient couru sur le nouvel évêque furent imputés à la calomnie.

Cependant, en dépit de l'impatience qu'il avait manifestée dans sa lettre, il n'avait mis aucun empressement à se rendre dans son diocèse. Il est facile d'imaginer sa répugnance à quitter Paris où le retiennent les affaires, le jeu et sa maîtresse pour aller s'entretenir de sujets religieux avec des prêtres de province. Aussi bien, sa présence à Autun ne sera-t-elle vraiment nécessaire qu'au moment des élections.

Mais le printemps approche. Cette fois il faut aller sur place. Il arrive à Autun le 12 mars. Il prend possession de son siège le dimanche 15 mars et pendant trois semaines il va donner le change à ses futurs électeurs en se consacrant à l'administration du diocèse. Il tient des réunions. Il visite les établissements religieux. Il se rend au grand séminaire, où il s'adresse aux jeunes clercs pour leur donner des conseils. En particulier, il leur recommande la pratique de l'oraison mentale...


Le Grand Séminaire d'Autun

Il n'oublie tout de même pas les choses sérieuses et il fait élire chanoine son collaborateur l'abbé Desrenaudes resté à Paris et qui ne le rejoindra que le 2 avril pour l'ouverture de la campagne électorale.

Le baillage d'Autun doit désigner une " députation ", soit quatre députés : un pour le Clergé, un pour la Noblesse, deux pour le Tiers Etat.

Dans les premiers jours d'avril, les délégués du Clergé commencent à affluer à Autun. Ils sont nombreux, car le diocèse est l'un des plus importants du royaume : il compte 610 paroisses, alors que la plupart des évêchés en comptent trois fois moins. Les réunions se tiennent dans une salle du petit séminaire. L'évêque s'y rend tous les jours. il s'entretient avec les prêtres leur exposant le problème constitutionnel, les difficultés financières, le dédale fiscal. Sa compétence, son réalisme, la clarté de ses vues frappent ses auditeurs ; son assurance les impressionne, son aménité, sa douceur les séduisent.

En vertu du règlement des élections, toutes les assemblée de baillages sont tenues de rédiger un " cahier ", dans lequel elles doivent formuler leurs doléances et exprimer leurs souhaits. Celui du clergé d’Autun reprend, pour l'essentiel, les opinions formulées par son évêque. C'est dire qu'il est particulièrement documenté et qu'il propose les principales réformes qui s'avèrent être nécessaires 2.

Talleyrand se révèle un excellent candidat. Il avait enjoint au supérieur du séminaire, l'abbé Saulnier, de traiter les électeurs avec les plus grands égards, mais lui-même veille à leur bien-être. Il invite à sa table les électeurs influents et, afin d'assurer un approvisionnement régulier en marée fraîche et abondante, mets particulièrement apprécié en cette période de carême, il obtient que la malle-poste qui assure la liaison de Paris à Lyon passe par Autun. Une caricature parue à Paris le représente tenant à la main une ligne dont l'appât est un poisson et avec laquelle il pêche les électeurs.

Le lundi 6 avril, jour du vote, quatre candidats entrent en lice - l'évêque et trois curés : Carion, curé d'Issy-l'Evêque; Roché, curé de Saint-Pancrace d’Autun, et Tripier, ancien curé de Chiddes.

La lutte est trop inégale pour que l'issue en soit douteuse. Comparés aux propositions claires et réalistes de l'évêque, les programmes des curés apparaissent comme des vues de l'esprit où se mêlent préjugés et utopies.

Charles-Maurice est élu : la comédie est finie !

Il n'y a plus qu'à partir. Le 11 avril, veille de Pâques, Charles-Maurice, peu soucieux de prendre part aux cérémonies de ce jour de fête et parfaitement indifférent à la déception des prêtres qui viennent de lui manifester leur confiance - puisqu'il n'a plus rien à attendre d'eux -, monte en carrosse pour regagner Paris. Il sera resté dans son diocèse juste un mois. Il ne reverra Autun qu'en décembre 1801, mais ce sera seulement pour y faire halte et il y aura beau temps qu'il aura quitté l'Eglise.

Il retrouve un Paris enfiévré : il n'y est question que des Etats Généraux, dont la séance d'ouverture est maintenant toute proche.

 

1790 La Constitution Civile du Clergé

Le 21 avril 1790, Martineau, avocat à Paris, avait déposé un nouveau projet au nom du Comité et c’est sur ce texte que le débat s'était engagé devant l'Assemblée.

La discussion se prolongea près de deux mois. Elle fut approfondie et passionnée. Les tenants de la doctrine gallicane et les Jansénistes virent dans les bouleversements qui s'opéraient l'occasion de secouer définitivement l'autorité de Rome en modifiant radicalement les structures de l'Eglise de France, et le texte finalement voté comportait plusieurs innovations considérables :

les anciens diocèses étaient supprimés. Désormais les limites des diocèses se confondaient avec celles des départements. De ce fait, le nombre des évêques se trouvait ramené de cent trente-deux à quatre-vingt-trois ; les évêques et les curés seraient élus par les fidèles, au fur et à mesure des vacances. L’intronisation devenait ainsi une simple opération électorale; les nouveaux évêques issus de l'élection n'auraient plus à demander au pape la con firmation de leur nomination. L’institution canonique serai désormais donnée par le métropolitain ou par le plus ancien évêque de la circonscription.

La réforme ne portait atteinte ni au dogme, ni à la liturgie. Elle était donc acceptable pour les consciences même les plus scrupuleuses en matière de foi.

Par contre, elle ne tenait aucun compte des conventions qui liaient le royaume au Saint-Siège.

De plus, sous prétexte de revenir aux règles en vigueur dans l'Eglise primitive, elle rompait avec une tradition de dix siècles pour soumettre les ministres du culte à un statut de fonctionnaires et cette allégeance vis-à-vis du pouvoir civil était attestée par l'obligation de prêter serment à la Constitution au moment de leur entrée en fonctions au même titre que tous les autres agents d l'Etat.

Ces propositions du Comité ecclésiastique ne pouvaient que susciter la réprobation des conservateurs, mais contrairement à l'attente des auteurs du projet, elles furent fraîchement accueillies par les chefs du parti démocratique Ces derniers discernèrent toutes les difficultés qu'une réforme sans intérêt du point de vue politique allait soulever et c'est avec déplaisir qu'ils se voyaient entraînés dans des querelles religieuses dont ils n'avaient que faire En particulier, Mirabeau ne dissimula pas son hostilité : à quoi bon provoquer la résistance du clergé ? Inquiéter la conscience du Roi ? Eveiller des scrupules dans l'esprit des fidèles ?

Mais l'appui des milieux jansénistes avait été précieux et pouvait encore être utile : le 12 juillet, l'Assemblée adoptait la Constitution civile du clergé.

Le texte devait être inséré dans la Constitution de sorte qu'en raison de son caractère constitutionnel, il n'avait pas besoin de la sanction du Roi. On demanda néanmoins à ce dernier de donner son accord. Après bien des hésitations, le Roi cédant aux instances de Champion de Cicé et de Boisgelin contresigna le décret, le 24 août, convaincu que rien d'important n'était sacrifié du point de vue religieux.

Restait à obtenir l'accord du pape. Pie VI était dans les plus mauvaises dispositions. La suppression des annates au cours des débats de la nuit du Quatre-Août, les principes mis en exergue dans la Déclaration des droits de l'homme, le soulèvement d’Avignon qui avait réclamé l'annexion du comtat Venaissin à la France le 12 juin 1790, l'avaient irrité. La prétention affichée par l’Assemblée de faire litière des traités en vigueur acheva de l'exaspérer. Il crut devoir avertir le Roi que le texte soumis à l’Assemblée ferait l'objet d'une condamnation motivée et solennelle. Or, ce bref qui aurait certainement décidé Louis XVI à refuser sa sanction ne lui fut pas remis. L'ancien archevêque de Vienne, Lefranc de Pompignan, qui détenait le ministère des Affaires ecclésiastiques et l'archevêque de Bordeaux, Champion de Cicé, garde des Sceaux, tombèrent d'accord pour garder secrète cette communication afin de laisser au cardinal de Bernis, qui représentait la France auprès du Saint-Siège, le temps de négocier un compromis.

Malheureusement, rester dans l'expectative n'était pas possible. Des évêques et des curés étaient morts, il fallait combler les vacances. Les électeurs furent invités à désigner les remplaçants. Cette innovation fut mal accueillie et le silence du pape troubla les consciences.

Pour éviter que n'éclate la communauté des fidèles, les évêques, membres de l'Assemblée, publièrent le 30 octobre une déclaration : ils ne condamnaient pas la Constitution civile dans ses principes, mais ils demandaient que son entrée en vigueur fût suspendue jusqu'à l'approbation pontificale.

La proposition témoignait d'une volonté de conciliation, mais elle était sans valeur pratique : les cures ne pouvaient être laissées sans titulaire, ne fût-ce que parce que le clergé était encore chargé de la tenue des registres d'état civil.

D'autre part, un mouvement anticlérical se développait dans le pays. En constatant, au fil des mois, que leur dépossession n'avait servi en rien l'intérêt général, que leurs biens passaient aux mains de profiteurs ou d'étrangers bénéficiaires de la dépréciation du franc, de plus en plus nombreux étaient les membres du clergé qui éprouvaient un sentiment de révolte et il était particulièrement vif chez ceux d'entre eux qui avaient accepté ce sacrifice avec le plus d'enthousiasme. Il en résultait des attitudes hostiles, des résistances que la population interprétait comme une opposition aux réformes et peu à peu le clergé apparaissait comme un ennemi de la Révolution.

Un rapport du Comité des recherches qui exposait l'ensemble de la situation accrut l'irritation de l'Assemblée qui, pour en finir avec ces résistances, décida le 27 novembre que tous les prêtres devraient prêter serment à la Constitution civile du clergé dans un délai de huit jours. En cas de refus, ils seraient remplacés et défense leur serait faite d'administrer les sacrements.

Cette fois, la crise est ouverte. C'est l'épreuve de force.

Talleyrand est ennuyé. Depuis qu'il avait allumé cette terrible querelle, il s'était retranché dans un mutisme complet chaque fois que l'Assemblée avait débattu de questions religieuses. Il n'avait donc pris aucune part à la discussion de la Constitution civile du clergé, mais précisément son indifférence lui permettait de mesurer à quel point les passions étaient exaspérées et combien il était dangereux de prendre position.

L'instauration d'un serment public risquait de l'obliger à rompre en visière avec ses pairs et rien ne pouvait être plus déplaisant pour un homme qui, autant par éducation que par tactique, évitait avec soin tout ce qui pouvait heurter son entourage.

Louis XVI, quant à lui, est à la torture. A-t-il le droit, en conscience, de forcer la main aux membres de son clergé, d'aller jusqu'à menacer d'interdire aux plus scrupuleux d'entre eux l'exercice de leur ministère ?

Autour de lui, les avis sont partagés. Faut-il s'exposer à l'excommunication ? Faut-il courir le risque de troubles populaires dont les prêtres seraient les premières victimes ? Finalement, le Roi cède à la crainte de provoquer l'irréparable : le 26 décembre, il informe lAssemblée, par lettre, qu'il approuve le décret.

Dès le lendemain, l'abbé Grégoire, esprit hardi et âme généreuse, prêtait serment après avoir pris la parole pour donner les raisons qui, en conscience, le conduisaient à adopter cette attitude. Entraînés par son exemple, soixantedouze curés l'imitèrent.

Talleyrand avait hâte, lui aussi, de prêter serment, mais pour des raisons fort différentes. En prenant position aussitôt après la sanction royale, il s'épargnerait le désagrément d'être mêlé aux dernières discussions au sein du clergé, il pourrait soutenir qu'il s'en était remis à la décision du Roi et que son loyalisme envers le souverain avait eu raison de ses scrupules.

Comme il était hors de question qu'il se mêlât à des curés, il lui fallut attendre le jour suivant. Le 28 décembre, en début de séance, il se glissa à la tribune, où il chuchota la formule légale du serment : " Je jure de remplir mes fonctions avec exactitude, d'être fidèle à la nation française, à la loi et au roi, et de maintenir de tout mon pouvoir la Constitution et notamment les décrets relatifs à la Constitution civile du clergé. "

Dès le lendemain, il écrivait aux curés de son diocèse pour les engager à suivre son exemple.

" 29 décembre 1790,

Mes chers collègues,

L'Assemblée nationale ayant jugé nécessaire d'imposer aux fonctionnaires ecclésiastiques le serment de maintenir de tout leur pouvoir la constitution civile du clergé, j'ai prêté ce serment aussitôt que le décret qui l'ordonne a été accepté par le roi... Ce devoir que j'ai rempli, Messieurs, dans toute la sincérité de mon âme, vous le remplirez aussi, sûrement, dans les mêmes sentiments qui m'ont animé...

Vous verrez aussi que les décrets qui règlent cette constitution ne renferment rien qui doivent alarmer la conscience la plus craintive, qu'ils ont séparé avec un soin religieux ce qui appartient au dogme de ce qui lui est essentiellement étranger; qu'ils ne sont, sur presque tous les points, qu'un retour respectable aux lois les plus pures de l'Eglise que le temps ou les passions humaines avaient étrangement altérées ; qu'ils ont donné au peuple le droit si naturel de désigner ses pasteurs.

La nouvelle circonscription des diocèses va m'unir aux travaux de plusieurs d'entre vous que je n'ai pas l'avantage de connaître. Je les conjure d'être bien convaincus que ce sera toujours un bonheur pour moi de concourir avec eux à tout ce que la religion, la .charité et le patriotisme leur inspireront pour le plus grand bien des peuples dont les intérêts nous sont confiés.

L'évêque d'Autun. "

La manière ne change pas : la forme est toujours aussi onctueuse et le propos aussi mensonger. Pour troubler son clergé, il n'hésite pas à annoncer son arrivée comme prochaine, alors qu'il n'est pas question pour lui de quitter Paris pour se rendre à Autun, même en supposant que sa décision de démissionner n'est pas déjà prise.

Dans les jours qui suivirent un autre prélat, JeanBaptiste Gobel, évêque in partibus de Lydda, et une quarantaine de curés obtempérèrent à la loi et prêtèrent serment.

Le 4 janvier était le dernier jour fixé par le décret. Pour les membres du clergé, l'heure est décisive. Ce n'est pas seulement leur destin personnel, c'est l'avenir de l'Eglise de France qui est en jeu.

Le président de l'Assemblée procéda à l'appel nominal des ecclésiastiques qui n'avaient pas encore rempli l'obligation légale : quarante-deux évêques sur quarante-quatre, cent quarante-quatre curés sur deux cent soixante. L'un après l'autre, ils montèrent à la tribune. Tous refusèrent. Le président leur adressa un dernier appel, auque ils répondirent en gardant le silence. La rupture était consommée.

Que sur les quarante-quatre évêques que comptait l'Assemblée, il s'en soit trouvé quarante-deux pour refuser finalement de prêter serment, malgré les conséquences redoutables qui ne pouvaient manquer d'en résulter, témoigne de la force des objections que soulevait l'engagement qui leur était demandé.

Il va de soi que les raisons qui ont dicté cette attitude commune n'ont pas été tout à fait les mêmes pour tous et qu'elles n'ont pas pesé du même poids dans l'esprit de chacun d'eux.

Pour ceux dont la foi était la plus exigeante, la subordination de la religion à la loi civile apparaissait tout ensemble comme un non-sens et une monstruosité. Si, néanmoins, ils avaient accepté la Constitution civile, c'était en la considérant comme une mesure que les circonstances imposaient : au cours de sa longue histoire, l'Eglise a montré qu'elle savait sacrifier à la nécessité et attendre le temps des réparations. Mais le serment qui était exigé des clercs visait à conférer un caractère immuable à des dispositions qui n'étaient admissibles précisément qu'à la condition d'être provisoires. Un tel engagement ne pouvait donc être envisagé.

Les esprits politiques étaient conduits à la même conclusion. Pris entre les prétentions du roi et les exigences du pape, le clergé de France n'avait réussi à sauvegarder son indépendance à travers les siècles qu'en prenant alternativement appui sur l'un des pouvoirs pour résister aux empiètements de l'autre. En réduisant à l'extrême les pouvoirs du pape, la Constitution civile rompait l'équilibre, par moments si laborieusement maintenu, et plaçait sans recours le Clergé dans une dépendance complète à l'égard du pouvoir civil.

A ces considérations fondamentales s'en ajoutaient d'autres moins transcendantes. Pour ces évêques de haute naissance, cette mise en demeure de conférer, en prêtant serment, un caractère sacré à des divagations de robins libre penseurs ou jansénistes était littéralement intolérable et Arthur Richard de Dillon, archevêque de Narbonne, exprimait le sentiment qui animait plusieurs de ces collègues lorsque, plus tard, il confiait : " Si je n’avais été qu'évêque, j'aurais peut-être cédé, mais j'étais gentilhomme. "

Dans l'esprit de la majorité des députés, l'institution du serment devait clarifier la situation en obligeant les adversaires des nouvelles institutions à lever le masque. Les curés avaient montré à maintes reprises qu'ils étaient acquis aux principes démocratiques, la plupart prêteraient donc serment sans difficulté; quant aux évêques, habitués à mener grand train, ils se soumettraient pour conserver leur traitement. Au total, les irréductibles seraient peu nombreux.

Le calcul pouvait sembler fondé et la prévision raisonnable, mais les faits leur infligèrent un démenti cinglant : à l'expiration du délai imparti par la loi, la moitié seulement des curés du royaume et sept évêques sur cent trente-deux avaient fait acte de soumission.

La situation était dramatique. l’Eglise était décapitée : quatre diocèses seulement avaient encore des titulaires. Il fallait donc procéder sans délai à la nomination de soixante-dix-neuf évêques.

Devant cet écroulement, Talleyrand éprouve de la perplexité. Doit-il rester dans le clergé constitutionnel ? Une fonction ecclésiastique aurait l'avantage de lui assurer une certaine sécurité du point de vue matériel tout en lui laissant la possibilité de faire de la politique. Doit-il, au contraire, profiter des circonstances pour renoncer à toute activité religieuse et se consacrer entièrement à l'exercice de son mandat parlementaire et à ses nouvelles fonctions dans l'administration parisienne ?

Le décret voté par l'Assemblée le 22 décembre 1789 avait supprimé les provinces et les généralités qui constituaient les cadres territoriaux de l'administration royale pour les remplacer par des divisions nouvelles d'une structure uniforme : les quatre-vingt-trois départements.

Le même texte avait prévu que chaque département serait administré par une assemblée élue qui désignerait dans son sein un directoire chargé d'appliquer ses décisions.

En province, les opérations électorales avaient eu lieu au cours de l'été et de l'automne 1790. Mais c'est seulement en janvier 1791 que les quarante-huit sections de la capitale et les seize cantons suburbains qui constituaient le département de Paris avaient convoqué les neuf cent soixante électeurs composant l'assemblée électorale de la circonscription pour qu'ils désignent les trente-six administrateurs du département.

Le mandat était intéressant pour un homme politique à la fois par le prestige que lui vaudrait d'être un élu de la capitale et par l'avantage de ne pas avoir à se déplacer en province pour remplir sa fonction, mais pour un candidat qui n'avait pas d'attaches avec le département il fallait jouir d'une grande notoriété pour recueillir les suffrages des électeurs parisiens.

De fait, Mirabeau et Talleyrand avaient été les seuls députés de province dont la candidature avait triomphé à Paris.

Talleyrand cumule donc désormais les mandats de député de Saône-et-Loire et d'administrateur du département de Paris, mais quelle que soit l'orientation qu'il donnera à sa carrière, il n'a plus rien à faire avec le diocèse d’Autun, car il ne saurait être question qu'il devienne évêque de Saône-et-Loire, suffragant d'un archevêque qui devra son siège à la grâce des électeurs de Lyon et qui risque de n'être qu'un curé obscur.

Le 20 janvier 1791, il adresse donc sa démission aux administrateurs du district d'Autun

" Paris, le 20 janvier 1791,

Messieurs,

J'ai été choisi, il y a quelques jours, par Messieurs les électeurs de Paris pour être l'un des administrateurs de ce département. Il m'a été impossible de ne pas accepter ce témoignage de confiance aussi flatteur, donné par une ville dans laquelle je suis né, où j'ai passé ma vie presque entière et où ma famille demeure.

Cette place exigeant une résidence habituelle aurait été, aux termes de l'Assemblée nationale, incompatible avec celle d'évêque du département de Saône-et-Loire.

En conséquence, j'ai donné ma démission de cette dernière et j'ai, Messieurs, l'honneur de vous en prévenir. Je l'ai remise entre les mains du Roi" ... "

Ainsi, il se retranche derrière l'obligation de résidence que comporte son nouveau mandat d'administrateur du département de Paris pour justifier sa démission, et le fait qu'il souligne que ce sont des considérations uniquement administratives qui motivent sa décision témoigne du souci qui l'anime encore de ne pas rompre avec l'Eglise.

Le 22 janvier, le ministre Montmorin informait la direction du département de Saône-et-Loire que la démission de l'évêque d'Autun avait été acceptée par le Roi et le 31 janvier les électeurs de ce département étaient convoqués aux fins d'élire un nouvel évêque.

 

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